LES FETES DE NÔ - 1

Publié le 25 Décembre 2016

Henri et Denise ont 94 et 92 ans. Ils se sont mariés en octobre 1945, après la guerre. Ils viennent de fêter leurs 71 années de vie commune.
Peu de temps après leur mariage, ils s'étaient installés sur une modeste ferme d'une vingtaine d'hectares. Elle n'était pas d'un grand rapport. Henri avait alors trouvé un emploi de facteur auxiliaire. Le temps laissé libre entre les tournées lui permettait d'effectuer les gros travaux comme les labours. Denise, elle, assurait de quatorze à quinze heures par jour le fonctionnement de la ferme et passait son temps entre les volailles, les vaches, le jardin et les lessives. Ni l'un ni l'autre ne se plaignait de leur sort, toujours joyeux, aimables et à l'écoute des autres. Ils n'avaient jamais voyagé, sauf une fois où ils étaient allés en voyage organisé au Mont Saint-Michel. Ils en avaient ramené une petite figurine qui trône depuis sur le bord de la cheminée.

Denise avait voulu voir la mer qui monte à la vitesse du cheval au galop. Elle avait lu ça dans un livre car Denise aime la lecture, les livres et les histoires.

Ces histoires qu'elle aime aussi raconter avec son langage et sa bonne humeur lors de ces veillées où l'on se serre près de la cheminée pendant que les femmes filent la laine, tricotent, ravaudent les chaussettes et que les hommes tressent des paniers ou réparent des outils.

Ce soir là, dans le crépitement des bûches, elle a parlé des fêtes de Noël, les « fêtes de Nô » comme on dit par ici avec leur cortège de traditions et coutumes. Ainsi à minuit dans les avents de « Nô », les coqs chantaient pour annoncer la fête.

La veille de « Nô », après le repas du soir, dans les fermes on balayait avec grand soin la place du foyer. Cela indiquait que l'année s'achevait et que le soleil qui allait éclairer de nouveau la maison et ses gens ne trouverait aucune poussière sous ses rayons.

Denise raconte que lorsque la bûche de « Nô » était placée sur ses chenets, la maîtresse des lieux prenait dans l'armoire une bouteille d'eau bénite et un brin de buis présenté le jour des rameaux à la bénédiction. Elle versait alors l'eau dans une assiette et avec le brin de buis, elle aspergeait longuement le feu qui venait d'être allumé de telle sorte que la première flamme reçoive les gouttelettes d'eau bénite. Cérémonie naïve où l'eau et le feu forment une union mystique. Cette bûche de « Nô » devait durer neuf jours. On en conservait les cendres que l'on pouvait donner en partie aux vaches pour les aider à vêler. Il était aussi de tradition dans certaines familles de balayer le foyer et de mettre auprès de la bûche une assiette d'eau et une serviette propre pour que la Sainte Vierge vienne laver son petit enfant et le réchauffer.

Denise se souvient que l'on faisait cuire les galettes de « Nô » sur une poêle. Puis les gars et les filles en prenaient une, s'en allaient dans un coin de la pièce, la tournaient et retournaient jusqu'au moment où l'un d'eux brisait brusquement la pâte chaude. On examinait alors le dessous du gâteau et celui ou celle qui avait dans son morceau « la patte de chat » empreinte faite sous la galette, devait embrasser l'autre et que c'était le présage d'un mariage dans l'année à venir.

Il arrivait que lorsque l'on boulangeait la veille de Noël, on fabriquait un petit pain rond qu'on laissait cuire plus que les autres. Quand une vache tombait malade, surtout au moment du vêlage, la maîtresse des lieux lui faisait manger du « pain de Nô » après l'avoir ramolli dans un peu d'eau et alors le vêlage se passait au mieux.

Denise a le don de capter son auditoire. Elle raconte que dans ces temps là, à l'heure de minuit, pendant la messe, les animaux se levaient pour converser ensemble. Ils causaient du temps où l'enfant Jésus n'avait pour se réchauffer que leur haleine. Ce don miraculeux de la parole était le cadeau envoyé tous les ans par le ciel à ces animaux en souvenir des bons offices rendus à l'enfant dans l'étable de Bethléem. Mais malheur à celui ou celle qui aurait tenté de surprendre leurs mystérieuses conversations. Leur témérité pouvait être punie d'une manière terrible.

Denise de sa voix calme et posée connaît la vie cachée des choses et des forces invisibles. Elle sait par de simples mots faire entendre le murmure musical d'une fontaine, faire résonner aux oreilles les vieux mots, les traditions, les coutumes, les vieilles croyances, les unes riches de sens, les autres mystérieuses. Denise et Henri partagent depuis 71 ans cette tradition orale créatrice et dirigeante de l'âme populaire.

Ensemble, discrètement, ils nous font partager ce fabuleux trésor qu'est l'esprit paysan.

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B
merci pour ce passage!!!bonnes fêtes de fin d'année!!!
Marie
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