LA MEMOIRE DU 8 MAI

Publié le 19 Mai 2017

Comme chaque année en ce 8 mai comme au 11 novembre, Louis est là, face au monument aux morts, sur la place de l'église. Il accomplit le rite du souvenir avec la gerbe de fleurs qui rend hommage à ceux qui ne sont pas revenus des champs de batailles.

Il est là, accompagné de quelques camarades, figé, immobile, seul dans sa tête, les yeux fixés sur les noms gravés.

Les noms résonnent. Mort pour la France ! Et mort lui-même ou tout comme tant le chagrin, la peine, la douleur de la captivité l'ont détruit.

Louis revit son histoire.

Bien né d'une famille aimante et simple, il a eu une belle enfance. Bon élève, il sera le premier prix du canton au Certificat d’Études Primaires. Il ambitionne de devenir instituteur mais à cette époque on ne décide pas seul de son avenir. Il devient alors l’apprenti studieux du maître artisan charron dont il acquiert tous les secrets.

Beau jeune homme à la fine moustache, il est aussi le cornet à piston dans la fanfare municipale.

Personnage emblématique du village, le charron maîtrise le bois, le fer et termine son œuvre par le feu. Sa toute puissance, son charme, son habileté, son influence viennent du fait qu'il détient le pouvoir de la fabrication de la roue en bois à l'époque où charrettes et tombereaux ne roulent pas encore sur les bandes de caoutchouc. La roue tient de la perfection du cercle et symbolise les cycles, le renouvellement, la vie, le destin.

Marié de bel amour à Marceline qui va lui donner deux marmots. La vie est douce. Le travail ne manque pas. Le bonheur est là. 

Il a suffi d'un coup de folie des hommes pour que tout déraille dans ce monde tranquille.

Le 29 août 1939, Louis reçoit le feuillet rose d'ordre de route en cas de mobilisation. Et le 3 septembre alors qu'il termine le cerclage de la dernière roue, à 16 heures, comme dans toutes les communes, le tocsin annonce la terrible nouvelle. Marceline est sortie sur le pas de la porte et se met à pleurer.

L'ordre de mobilisation conduit Louis à Tours puis au Mans. Il rejoint, enfin, à Metz, le 402ème d'artillerie DCA. Il faut maîtriser le ciel qu'on lui a dit. Il sera affecté à une batterie DCA datant de 1928.

Figé devant le monument, Louis se souvient des ordres et des contre-ordres, des routes encombrées de matériels abandonnés, des villages détruits, des vaches et des cochons qui errent dans les champs et de ce vieil homme qui se suicide d'un coup de fusil dans la cour de sa ferme et puis la déroute quand les allemands ayant envahi la Belgique ont contourné la ligne Maginot.

« On ne va pas se laisser faire qu'ils se sont dit !». Mais que faire sans commandement, sans officiers, sans stratégie, sans moral, scotchés sous un déluge de fer et de feu. Alors Louis et les soldats de 40 vont se rendre,   piégés dans cette poche de Dunkerque. Lui et ses hommes seront pris à Malo-les-Bains. Quatre par quatre, avec ses milliers de camarades d'infortune, Louis va traverser à pied, dans la poussière des routes et sous le soleil, la Belgique et une partie de la Hollande. Les fantassins allemands qui les encadrent ne disent rien. Ils n'ont pas la morgue des vainqueurs. Ils aident les plus faibles, les retardataires, les blessés. Ils badigeonnent de teinture d'iode les pieds meurtris. Dans les villages traversés, les habitants donnent à boire et à manger à ces malheureux.

Au garde-à-vous devant le monument, Louis se rappelle ces six mois de solitude et d'angoisse sans pouvoir échanger de nouvelles avec sa famille. Il se revoit parqué dans des baraquements improvisés où règnent la promiscuité, la vermine, la rancœur, la jalousie, parfois les menaces des copains quand il faut distribuer le courrier, les colis. On se dispute pour une rondelle de saucisson.

Les forteresses volantes américaines bombardent les grandes villes industrielles allemandes. Alors le maréchal des logis Louis, artisan du bois, passe sa vie sur les toits refaisant les charpentes, réparant les maisons.

Il ne manque de rien sinon de sa maison, son atelier, sa famille qui l'attendent dans ce petit coin de la vallée du Loir.

Louis se rappelle. Il travaille au vélodrome de Coblence. Il assiste aux courses cyclistes avec des vedettes connues. Il écoute les orchestres et les fanfares allemandes bien organisées derrière les cuivres, les tambours et les grosses caisses qui donnent envie de chanter et de marcher.

C'est un de ces soirs qu'il a croisé le regard d'une jolie blonde dont le mari a été tué sur le front russe. Coup de foudre, amour de silence, sans serments, sans paroles, sans confidences, parenthèse miraculeuse de la guerre qui fabrique ainsi d'étranges destins à des gens malheureux.  

La paix a enfin été signée. L'Allemagne est vaincue. Les prisonniers sont libérés. Chacun retourne à son destin.

Louis se rappelle ce matin de juin 45 où il est arrivé à l'improviste. Il a poussé le vieux portail en bois entre les piliers de briques rouges. Il est là sur le pas de la porte, amaigri. Il a perdu ses cheveux et sa moustache.

Il y a l'absurdité de la situation, des regards et des mots qui ne se trouvent pas, des embrassades embarrassées, des souvenirs qu'on n'évoquera jamais. Cinq ans c'est long. Cinq ans d'absence et tout ce que l'on va garder pour soi avec le flot des doutes, des remords, des regrets, des aveux rentrés, des arrière-pensées et des culpabilités qu'on voudrait oublier.

Les choses ont bien changé. Louis retrouve un pays marqué par les misères, les destructions, la pénurie. Il constate avec amertume et désarroi qu'il revient dans l'indifférence et parfois le mépris. La France célèbre les héros de la résistance mais eux faits prisonniers en 40 sont associés à la débâcle. Ils symbolisent la défaite, l'occupation. Injustement, son histoire et celle de ses camarades restent dans l'ombre, comme des oubliés de la mémoire collective. Il attendra 44 ans, avec quelques autres, pour recevoir sur le revers de son veston la modeste reconnaissance de son dévouement.

Louis se souvient. Dès cet instant du retour, il a perdu sa nature de joyeux bavard. Il a fermé la porte. Au fond de lui la déchirure est profonde et elle ne guérira jamais. En homme brisé par cette captivité, il s'enferme dans le silence gardant au fond de lui des secrets d'une épreuve douloureuse et d'amitiés lointaines. 

Au village on dit que Louis n'est plus le même. Certains chuchotent même qu'on l'a vu pleurer ce matin de 8 mai 90 devant le monument.

Quelques semaines plus tard, ayant sans doute décider de cesser de se battre avec ses souvenirs, il est mort emportant avec lui son lot de secrets.

 

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article