LA BOUTIQUE DE LA MERE EDELINE

Publié le 7 Septembre 2017

C'était la dernière trace d'un passé désormais révolu.

La vitrine de l'alimentation, patrimoine catonicien, a disparu. Vendue pour quelques euros.

Elle avait un charme, un passé, une histoire. Dommage !

C'était le domaine de mère Edeline. Elle vous accueillait prudemment par-dessus ses lunettes. Une maîtresse femme comme on dit par chez nous qui dirigeait sa maison et son exploitation d'une main de fer dans un gant de velours.

Elle serait arrivée là pendant les années de guerre, période trouble de marché noir, de débauches d'hypocrisie, de jalousies cupides, de corruptions et de dénonciations.

Quand on poussait la petite porte vitrée, une clochette fixée en haut de celle-ci prévenait de l'arrivée du client. Sur le comptoir trônait la balance Roberval avec ses poids marqués en cuivre ou en fonte. Le crayon faisait la navette entre les cheveux et le « carnet de biens » des clients où elle notait le poids et les prix des marchandises. Ici pas de calculatrice ni de paquets tout prêts, on achetait au détail.

Au plafond, sur les poutres étaient accrochées des casseroles et des bassines. Tout autour, les étagères étaient remplies de flacons et de boîtes métalliques colorées : chicorée Leroux, sel, poivre, potage Maggi, bouillon Kub, Banania, biscuits LU, savons de Marseille...On y trouvait de la mercerie, des bocaux de bonbons, du chocolat Meunier, des paquets de lessive Saint-Marc ou Persil qui lave plus blanc. Pour l'huile et le pétrole, il fallait venir avec sa bouteille qu'elle remplissait avec un entonnoir en métal.

Chaque semaine dans un brûleur manuel, elle grillait le café dans la cour. La bonne odeur envahissait la place et attirait le client. Le moulin à café Peugeot à grande manivelle entrait alors en action.

La boutique, bien rangée, sentait bon. Un petit poêle à bois ronronnait dans un coin et le chat allongé sur le comptoir semblait surveiller la caisse.

Du temps de la mère Edeline, les soirs de fête, on pouvait venir boire un verre dans la boutique, du Gransart ou du Barré car ici on faisait du vin et du bon.

Sur la place, au pied de l'église, on dansait la mazurka, la polka ou la valse au son de l'accordéon du gars Gaston. On s'amusait au quatre coins du bourg pour l'Assemblée des pompiers, le bal de la Sainte-Catherine ou les feux de la Saint-Jean.

Cette vitrine était un bouquet de souvenirs, l'époque des caramels, des boîtes de coco et des rouleaux de réglisse.

Désormais, il n'y a plus rien, ni boulanger, ni boucher, tous partis attirés par les lumières de la ville comme des papillons.

« Et pour faire tes courses,  me dit mon vieil ami Armand, il faut prendre ta voiture pour aller à Château au Leclerc, et si tu n'as pas de voiture, tu fais comment ??? Quand je pense qu'on ne peut même pas boire un coup. Chez la mère Edeline, avant de partir au boulot, on pouvait siroter « un jus ».

On a bien un bistrot mais le patron a tout du fonctionnaire de la licence IV. Il n'a pas compris que le café, le bistrot c'est le lieu de convivialité et de partage indispensable qui peut créer du lien social, un lieu créateur de vie pour jouer aux cartes, causer, se barbouiller de paroles comme les gamins de confitures, pour parler du temps, tuer le temps. Un lieu où l'on peut être heureux quelques instants les jours de mariages ou de baptêmes et même quand on est malheureux comme les pierres les jours d'enterrements de ceux qu'on connaissait ou qu'on n'aimait pas. »

La vitrine de mère Edeline est partie mais elle continue ailleurs, sans doute, de chanter et de raconter son village. Qui sait, peut-être qu'un jour boulangeries, boucheries, cafés, tabacs rouvriront, panonceaux glorieux des façades.

Il y a bien d'autres « vitrines de la mère Edeline », elles racontent les villages délaissés, les acharnements de la vie mais aussi la fertilité des cultures et des traditions et le souffle éternel des champs et des gens.

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

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B
Bonsoir,
petite ballade agréable sur votre blog, la photo de cette échoppe vient de rappeler des souvenirs à mon épouse, sa mère y venait pour son activité de coiffeuse.
Merci à vous.
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