LA LOGE DE VIGNE DU PERE FRANCOIS

Publié le 11 Octobre 2017

Vinarelle (marque déposée) peinte avec un gamay 96, un côt 86, un pineau d'aunis 95 et 2 Oberlin.

 

« Vous pouvez y aller de bon cœur, ce n'est pas de la pommade ce petit vin là. S'il est un peu sec, c'est naturel. Avec notre vin vous pouvez avoir confiance, il se boit tout seul. Ça se boit d'une main, ça se pisse de l'autre ».

 

Ainsi s'exprimait le père François, un vieux vigneron à la chevelure et moustache blanche. Le père François était un artiste. Créateur, esthète, observateur, inventif, curieux, malicieux, il n'avait d'autre fierté que de faire déguster un produit naturel, le sien, car ce vigneron du Loir redoutait la sophistication bien plus que le mildiou.

Le père François était un bon vivant à la langue colorée, jovial et à l'esprit délié. Artisan de la méditation, il entraînait amis et dégustateurs dans un lieu magique, sa cave. Dans le calme reposant du tuffeau, c'est là qu'il gardait dans ses flacons, à l'abri de la lumière, tout le soleil de la terre.

 

Mais le grand plaisir du père François était de vous conduire, un panier de bouteilles à la main, dans ce qu'il appelait son « petit château » : sa loge de vigne. Petit miracle architectural construit sous Napoléon III.

Conteur magnifique, il partait alors dans un long discours pour vous expliquer l'histoire de ces petits nids construits en pleine nature pour le repos du vigneron et de son cheval.

 

Constructions modestes, d'aspect simple ou raffiné, d'allure banale ou empruntant le style de la gentilhommière voisine, les loges de vignes utilisent les matériaux locaux, moellons, tuffeau, briques ou pierres de taille. Elles sont couvertes d'ardoises ou de tuiles.

Les plus petites ne comportent qu'une pièce. Celle du père François en comportent deux au rez-de-chaussée. La deuxième est réservée au cheval et sert de dépendance pour entreposer le matériel. Elle est surmontée d'un étage qui sert à stocker le foin pour l'animal. Dans un coin, un lit avec un matelas recouvert d'un gros édredon pour faire un somme. Le grenier est accessible par une échelle et s'ouvre à l'extérieur par une lucarne.

 

Sa façade donne au sud. Suivant la configuration du terrain, certaines sont exposées au sud-ouest ou au sud-est. Comme toutes les loges, elle comporte une porte et une fenêtre qui se ferme avec un volet en bois.

Dans la pièce, une petite cheminée où l'on brûle les vieux ceps pour se réchauffer quand la pluie glaciale gèle les doigts sur le sécateur, sécher les vêtements, griller les harengs, cuire les patates sous la braise et chauffer le café

Un trou à bouteilles est creusé dans le sol en terre battue. Deux petites étagères et une petite niche servent à poser verres, assiettes et casseroles. Une table et quelques chaises forment le mobilier.

Les murs sont souvent bruts, ceux du père François sont enduits de chaux. Transformés en cahiers techniques, agendas et carnets de rendez-vous, on peut y lire les dates de la taille, des sulfatages, des vendanges avec les noms ou Sobriquets de celles et ceux qui sont passés par ce lieu magique.

Le père François vous raconte qu'ici on les appelle « loges » mais qu'ailleurs elles deviennent « caburoche », « cachotte », « choquette », « lubite », « loubite », « cabinet » ou « maison »...On les trouve dans tous les pays de vigne.

 

Refuges discrets des amants, les cœurs gravés attestent des rencontres amoureuses et de quelques amours coupables.

Vagabonds et marginaux y trouvaient un abri. Pendant la guerre, les résistants venaient y cacher des armes parachutées pendant la nuit.

 

Puis, soudain, le visage du père François devenait plus grave, plus soucieux. Il parlait alors de la modernisation, de l'arrachage des vignes, du remembrement, du désintérêt des propriétaires qui abandonnent petit à petit leurs loges préférant les abattre pour gagner quelques mètres carrés de culture. Les toitures s'effondrent, lierre, ronces et orties les envahissent. On n'y dort plus, il n'y a plus de cheval. 

Celle du père François a toujours ses deux rosiers à l'entrée et le pêcher de vigne qui pousse à l'abri du pignon. Lui seul avait compris avant tous les autres l'intérêt de métamorphoser sa loge en lieu de dégustation, de support à la commercialisation de ses vins et à la promotion de son terroir. Réussissant du même coup une mise en scène théâtrale dans laquelle son « petit château » tenait le premier rôle.

 

Le jour de ses 90 ans, toute la famille, enfants et petits enfants, s'était réunie pour un pique-nique autour de la loge. On y avait bu de vieux millésimes, manger des rillons et des tartes aux prunes. Il avait pris la parole et dans son langage simple, clair et imagé il avait parlé de sa vigne et de sa loge, construction d'une activité agricole d'une autre époque.

Il leur avait posé la question. Il voulait savoir ce qu'ils feraient quand il aurait disparu ? Toute sa vie, il avait œuvré pour transmettre sa science. Il leur donnait tout ça, il l'avait fait pour eux, pour son terroir. C'était son rôle, alors c'était normal de savoir.

Tous lui assurèrent de préserver son œuvre pour que cette page d'histoire et de civilisation ne se referme pas. Ils étaient fiers de son œuvre et voulaient garder ce bout d'héritage à l'intérêt populaire indéniable en préservant les souvenirs qui s'y rattachent.

 

Un dimanche matin, on a retrouvé le père François assis devant la cheminée de sa loge. Il avait allumé un feu avec quelques ceps, et tenait un verre à la main.

 

La loge n'a pas été abandonnée. Grâce à elle, l'image du vignoble se ressource dans son passé. Elle fait désormais partie d'un circuit de découverte du petit patrimoine rural. On y organise des dégustations, des soirées de contes...Petite sentinelle qui continue à veiller sur nos campagnes en nous susurrant à l'oreille qu'il n'y a pas d'avenir en faisant table rase du passé.

Ces peintures aux couleurs rose à violacée  sont "Les Vinarelles" un mot que j'ai inventé et dont j'ai déposé la marque  à l'INPI.

 Côt, Gamay, Grolleau, Oberlin et autres vins teinturiers trouvés au fond des caves ont formé ma palette des terroirs pour illustrer ce superbe patrimoine viticole. De rose pâle à violacé chaque cépage a son caractère, millésimes et terroirs créent la richesse. Ensuite patience et passion font le reste.

Les deux illustrations en couleur sont des aquarelles classiques. Il n'y a pas de vin dans la composition.

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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