LE VIEUX CHÊNE

Publié le 7 Octobre 2017

Ses dimensions sont exceptionnelles. Son tronc est énorme, 4m50 de circonférence à la base et plus de 3 m à 23 m de hauteur sous branches. Parfaitement droit, il approche des 40 m. Ses branches noueuses montent vers le ciel d'un grand bleu azur.

Ce géant est un vieux chêne. En collant son oreille contre sa peau ridée, on aurait pu l'entendre respirer et peut-être que s'il était doué de paroles, aurait-il raconté avoir vu Colbert lui rendre visite lorsque celui-ci lança en 1661 son inventaire des forêts royales, gigantesque réserve de bois de marine pour la flotte de guerre du Roi Soleil ?

 

Il n'a pas joué de rôle particulier. Impassible, il a été le témoin fidèle des événements de l'histoire, des drames et des grandes joies. A l'abri de ses branches, on est venu chercher un peu de fraîcheur les jours de canicule et s'abriter du vent et de la pluie les mauvais jours. Les jours de fête on a dansé autour de lui et les amoureux, appuyés sur son tronc, s'y sont embrassés. Ses glands ont nourri les animaux et même les hommes pendant les périodes de grande disette.

 

C'est cette année là, un 18 décembre à 15 heures que le drame s'est produit. Un orage comme on en voit une fois par siècle a subitement éclaté. Un feu céleste composé de violents coups de tonnerre et d'une série d'éclairs mortels ont frappé la forêt. Trois d'entre eux ont atteint le vieux chêne, lui, si grand, si fort, si vieux, si sage.

Il était la fierté des gardes. Il représentait tout à lui tout seul. Depuis des années, ils l'entouraient de toute leur affection. Ils avaient même décidé qu'une fois par an, les ouvriers de la forêt bineraient autour de ses racines pour l'aérer. On se souvient qu'il avait même fait l'objet d'une guerre administrative alors qu'un Directeur Général des forêts qui n'était jamais venu l'admirer avait décidé sur le coin de son bureau de le faire abattre. Son cas fut porté à la chambre des députés et le ministre de l'agriculture s'était alors porté garant pour le conserver ainsi que ses frères qui l'entouraient.

 

Ce matin là, il y a foule autour du vieux chêne blessé comme pour l'accompagner dans sa détresse. En une longue procession toute la population est venue, parfois de très loin : monsieur le curé, responsables forestiers, gardes, ouvriers, marchands de bois, bûcherons, charbonniers, lattiers, tailleurs de traverses, scieurs de long, fardiers*...

 

Avant de l'abattre et pour éviter que son tronc n'éclate dans sa chute, on a fait appel à des éhouppeurs. Véritables équilibristes de la forêt, équipés d'une grosse ceinture de corde et de crampons fixés à leurs brodequins, ils se hissent en frappant fortement le tronc d'un grand coup, une jambe après l'autre. A chaque montée, ils portent un peu plus haut la ceinture.

Après quelques heures d'effort à la hache, le houppier va tomber. C'est à ce moment qu'est le danger, lorsque le tronc est presque coupé. A plus de 20 m de hauteur, la tête peut visser, tourner et entraîner les éhouppeurs ou encore s'abattre sur eux. Et si le houppier tombe bien, la « quille » brusquement allégée peut se mettre à balancer si fort que les hommes déséquilibrés peuvent « déssaler » et s'écraser en bas sans recours.

 

Ce jour là, ayant rempli leur mission, au sommet de l'arbre étêté, ils ont ôté leurs casquettes et ont offert comme une prière avec quelques gouttes de vin versées sur le tronc, une libation au dieu Sylvain* pour saluer la mort du vieux chêne. Au sol, toute la population s'est agenouillée.

Les bûcherons sont alors entrés en scène avec haches et godendards*. Après plusieurs heures de labeur, le vieux chêne se retrouve tristement allongé présentant sur son flanc dans toute sa longueur, l'énorme déchirure produite par la foudre. S'en était fini. Le vieux « chêne Boppe » n'était plus le seigneur de cette gigantesque « futaie des Clos » en forêt de Bercé, immense fer à cheval de plus de 5000 hectares avec le village de Jupilles en son centre.

 

La cérémonie qui suivit l'abattage et le baptême de son successeur fut magnifique et emprunte d'une grande émotion. Les gardes forestiers pleuraient, d'autres allèrent se réfugier dans les fourrés voisins cacher leur émotion.

Dans quelques jours le vieux « chêne Boppe » sera alors transformé en sciages de différentes épaisseurs. Les bois de Bercé sont recherchés dans le monde entier. Afin d'attirer l'attention des amateurs de bois sur l'extrême finesse de son grain aux couleurs claires, il fut décidé de couper une rondelle de 20 cm d'épaisseur, rabotée sur une face. Elle fut offerte à l'école forestière de Nancy en souvenir du plus beau chêne de Bercé portant le nom de Lucien Boppe qui occupa jusqu'en 1908, la chaire de sylviculture de l'école. Une autre rondelle serait exposée au Muséum d'Histoire Naturelle.

 

Si vous passez par Bercé et la « futaie des Clos », prenez le temps, profitez des instants que vous offrent ces géants. Regardez ces chênes magnifiques et sévères qui ont l'âge des dieux et la solennité de monuments beaux de la beauté des siècles.

 

Godendard : grosse scie qui se manie à deux hommes. Elle est munie d’un manche vertical aux deux extrémités de la lame.

    Fardier : par extension conducteur des remorques servant à transporter les troncs d'arbres

    Sylvain : dieu de la Rome antique tutélaire des forêts.

     

    Rédigé par Yves de Saint Jean

    Publié dans #patrimoine

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    P
    Quel bel hommage à notre chêne Boppe, merci d'en parler si bien et de nous faire revivre cet évènement qui a fait grand bruit cette année là, 1935 je crois. Je vous confirme qu'il y a bien au muséum d'histoire naturelle de Paris un rond de cet arbre qui sert de référence dans le monde entier en dendrochronologie. Il y en a un autre au Mans au musée Vert. Un de ces jours, je vous parlerai des laveuses de nuit. NP
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