J'SUIS BIN MALADE - HISTOIRE DE MEDECIN

Publié le 9 Novembre 2017

Aquarelle Yves de Saint Jean

C'était il y a bien des années. Dans un petit village des bords du Loir, vivait un brave médecin de campagne comme il y en avait dans presque chaque village à l'époque. Depuis, il faut bien le reconnaître sans médisance, le médecin d'aujourd'hui, à de rares exceptions, préfère les lumières de la ville.

Son cabinet était situé à l'entrée du bourg dans une belle maison en tuffeau au fond d'une cour. On y pénétrait par une grille en fer toute rouillée fixée entre deux piliers de pierre de tuffeau qui grinçait quand on la poussait. Elle n'était jamais fermée à clef. La façade était agrémentée de rosiers grimpants et d'une magnifique glycine. Pour atteindre la porte d'entrée, il fallait monter quelques marches. Une vieille servante venait vous ouvrir. On découvrait alors comme un musée, un véritable bric-à-brac d'antiquités, de piles de livres, de journaux, une mappemonde, quantités de bibelots, des dizaines de flacons et des pots en porcelaine portant chacun un nom de médecine.

Il y avait plusieurs oiseaux empaillés sur des étagères et même dans un coin près de la fenêtre et du bureau du médecin, encombré de papiers et d'objets divers, un oiseau vivant dans une cage à peine fermée.

C'était un corbeau, très vieux, un corbeau de famille auquel il tenait beaucoup et qui répondait au nom de Jacquot.

Lorsqu'on lui demandait l'âge de l'oiseau, le médecin répondait :

« Jacquot a toujours eu le double de mon âge. »

Comme on lui faisait remarquer que c'était impossible, il ajoutait en souriant :

« Oh ! Vous savez, je n'ai jamais su bien compter et puis quelle importance ? »

 

C'était vrai, le brave homme ne savait pas réclamer d'argent. Dans le village et aux alentours, on parlait de sa générosité et de son désintéressement. Depuis des années, il arpentait les routes et les chemins pour rendre visite à ses malades. Il était disponible à toute heure du jour et de la nuit, en toutes saisons et par tous les temps. Il incarnait une médecine fondée sur les valeurs de dévouement, de proximité et d'enracinement que l'individualisme triomphant de notre époque et l'organisation technocratique de notre système de santé condamne inexorablement à disparaître.

Mais ce qui faisait aussi son originalité, c'était son corbeau à qui il arriva une incroyable aventure.

 

Aquarelle Yves de Saint jean

 

Il faut savoir que depuis des années, Jacquot assistait à toutes les consultations. Il avait vu s'asseoir tout le pays dans le fauteuil en cuir, près de sa cage. Il avait entendu tant de fois de vieilles gens se plaindre de la même voix, qu'il les imitait à la perfection.

Quand on lui demandait de ses nouvelles, il répondait aussitôt :

« Mon pauv'monsieur, j'suis bin malade.

Et il se répondait immédiatement à la manière de son maître :

« Nous allons voir ça ! »

 

Jacquot n'était point voleur comme ses cousines les pies qui dérobent tout ce qui brille.

Par contre il avait un petit défaut : il aimait à s'enivrer.

Lorsque le médecin recevait, il offrait des petites cerises à l'eau-de-vie à chacun de ses invités et nul n'oubliait d'en faire profiter Jacquot.

L'eau-de-vie faisait rapidement son effet, les yeux se voilaient et notre oiseau ne tenait plus en équilibre sur son perchoir qu'en battant des ailes.

Jacquot n'était pas épris de liberté. Mille fois il aurait pu s'enfuir mais il restait là près de son médecin.

 

Un jour, le vieux médecin tomba gravement malade et on l'envoya dans un hôpital, guérir au loin.

Il fut remplacé, pendant son absence, par un jeune confrère qui renonça à s'installer dans le désordre du cabinet qui devint brutalement silencieux. Plus une visite, plus un regard, plus un mot, plus de cerises à l'eau-de-vie.

Jacquot se morfondait. N'y tenant plus, profitant que la fenêtre était ouverte, il sortit de sa cage et quitta la maison.

Il resta perché quelque temps sur le toit d'une maison voisine, hésita longtemps puis la mort dans l'âme, il disparut dans les grands arbres de la forêt voisine.

 

Quelques mois plus tard, à l'heure où les feuilles des arbres jaunissent, deux chasseurs venus d'on ne sait où traversaient la forêt. Ils se montraient assez fâchés de n'avoir rencontré aucun gibier et se tenaient même prêts à se venger sur quelque pauvre animal qui passerait à porter de leurs fusils.

L'un d'eux visa et tira. Un oiseau tomba.

« C'est un corbeau dit l'un des chasseurs, il est blessé à la patte et à l'aile. »

« Il ne manquait plus que ça pour nous porter la guigne, dit l'autre. »

« C'est un oiseau de mauvaise augure, mais je le prends quand même. Il souleva l'oiseau qui ouvrit le bec en gémissant.

« Mon pauv' monsieur, j'suis bin malade !

Le chasseur pâlit.

Qu'un corbeau enfermé dans une cage parle, cela s'est déjà vu mais qu'un oiseau des bois se plaigne de la sorte, voilà chose incroyable.

Le chasseur allait se remettre de son étonnement et de sa frayeur, lorsque le corbeau reprit distinctement :

«  Nous allons voir ça ! »

Des gouttes de sueur perlèrent sur les fronts livides de nos deux chasseurs.

C'est sûr, dans ce pays de sorciers, le « Malin » était là. Tous deux se regardèrent, se comprirent et sans attendre davantage s'enfuirent à toutes jambes, laissant notre corbeau au bord du chemin.

 

Au café du village, lieu de rencontres et de discussions, ils racontèrent leur aventure qui déclencha un immense éclat de rire chez ceux qui avaient connu Jacquot.

On avertit aussitôt le vieux médecin qui retrouva, radieux, son ami.

Des soins appropriés remirent Jacquot sur ses pattes, quelques cerises adoucirent ses journées de convalescence et l'on dit que Jacquot et son médecin vieillirent encore quelque temps ensemble.

 

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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B
j'adore!!!merci pour ce sourire!!Marie
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