UNE OUVERTURE DE LA CHASSE

Publié le 19 Novembre 2017

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

Sur toutes les saisons, celle qui plaisait le plus à Armand, c'était l'automne celle qui voit les grandes cueillettes, pommes et vendanges, les arbres changer de couleurs, les jours devenir plus courts et les soirées plus fraîches. A ce moment, la nature le pénétrait plus avant, lui touchait la peau, avec son humidité, ses brouillards, ses odeurs.

 

C'était aussi et surtout l'arrivée d'un événement d'importance : l'ouverture de la chasse.

Chaque année, c'était le même rituel. Armand se rendait chez Augustine acheter la poudre, les bourres, les amorces et les plombs. Puis, le soir après la soupe, il descendait la lampe à contrepoids juste au-dessus de la table. Il sortait de l'armoire de la cuisine une grande boîte en bois blanc qui contenait tout le matériel pour préparer les cartouches. Il disposait tous les ustensiles sur la toile cirée, fixait la sertisseuse à l'aide de la vis sur le bord de la table, préparait plusieurs bols pour la poudre et les différents calibres de plombs : le 5 pour le lièvre, le 6 convenait au lapin et au faisan, le 7 était réservé à la perdrix.

Une dosette réglable lui permettait de mettre la quantité exacte de poudre dans chaque étui. Il positionnait la bourre et à l'aide d'une autre chargette en laiton il remplissait chaque cartouche de plombs. Il posait une rondelle de fermeture en carton ou en liège sur lequel il écrivait un chiffre correspondant au calibre puis fermait la cartouche de couleur rouge, bleu ou verte avec quelques tours de manivelle de la sertisseuse.

Son fusil était un « Robust » qu'il avait commandé chez Manufrance à Saint-Etienne. La cartouchière en cuir était celle de son père.

Les paysans avaient acquis le droit de chasse à la Révolution avec l'abolition des privilèges. Exercer ce droit était une pratique très ancrée dans la ruralité. Plus tard, pour limiter des abus, Napoléon avait codifié l'activité et à la Libération, en 1945, furent créées les Fédérations de chasseurs.

 

croquis encre Yves de Saint Jean

Armand pratique la chasse « devant soi » avec un épagneul breton et un cocker qu'il a habitué à lever le gibier sans le poursuivre, tout un art. Il est souvent seul ou de temps en temps avec six ou sept fermiers sur les terres louées à la société de chasse. Une ou deux fois par an, il est invité avec d'autres pour une battue au gros gibier par le propriétaire du château de Chérigny.

 

A cette époque, le gibier ne manquait pas car la chimie, cette arme de destruction massive n'avait pas encore fait son apparition et le grand massacre social et paysager du remembrement n'avait pas encore eut lieu.

De riches couverts de luzerne, de betteraves, de choux, les haies fournies et les fourrés assuraient aux lièvres, perdrix grises et rouges la tranquillité et la nourriture dont ils avaient besoin. Les lapins de garenne appréciaient les talus pour creuser leurs terriers et les faisans en bordure des petits bois pouvaient aller « piéter » dans les vignes.

 

La chasse n'est pas seulement un loisir, c'est aussi un temps fort de la vie sociale avec ses règles, ses difficultés, ses conflits parfois. C'est un lieu où l'on peut discuter affaires ou arrangements. C'est une façon différente d'être ensemble. Le contact est plus vivant moins convenu dans un cadre plus libéré, une ambiance conviviale et détendue.

 

 

Le point culminant d'une partie de chasse est de se retrouver autour d'une bonne table pour un solide repas plantureux, interminable, joyeux dans un lieu réservé à cet effet, le rendez-vous de chasse, souvent une vieille grange, une maison abandonnée ou une cave avec obligatoirement une cheminée.

Armand arrivait alors, tenant une bouteille par le goulot. Il la posait sur la table et attrapait le tire-bouchon en bois de buis. Le bouchon sortait avec un bruit caractéristique qui faisait tendre l'oreille à toute l'assemblée. Armand versait d'abord quelques gouttes dans son verre pour sentir et goûter puis remplissait les autres verres.

Il levait le sien :

« Santé !».

On lui répondait en cœur

« Santé, à la nôtre ! »

Les verres allaient à la rencontre les uns des autres se touchant par le bord avec un son cristallin comme pour sonner les cloches de l'amitié.

Les vins du Loir sont de sacrés bons vins. Plus on en boit, plus on trouve sa femme gentille, ses amis fidèles, l'avenir encourageant et l'humanité supportable.

On boit, on cause. On remet ça et on cause plus fort. C'est à ce moment que les langues se délient.

Tout le monde s'asseyait autour de la table. Les plats passaient de l'un à l'autre.

cliché Yves de Saint jean

Le repas commençait en général par une soupe grasse puis avant le bouilli, on se régalait des saucisses grillées sur la braise ou d'une omelette cuite rapidement au feu vif de la cheminée.

C'était l'heure où les chasseurs entamaient le récit de leurs exploits, dissertaient sur leurs insuccès, commentaient les dernières nouvelles du village, parlaient de leurs champs et des cultures à venir, racontaient des histoires vraies ou fausses d'autres chasseurs aussi menteurs et fanfarons qu'eux.

« - Il m'est parti à trente mètres … J'ai crié à toi André mais le bon dieu de capucin filait... Pan ! Pan ! Je lui ai mis mes deux coups, ça le bouscule, il se relève... On ne l'a pas revu. Je l'avais pourtant à bel ! ».

« - Moi je connais un gars qui ne tirait qu'une partie de cartouche à chaque détonation. Qu'est-ce qu'il voit devant lui ?... un lièvre. Il se retourne...un autre. Un demi-coup devant, un demi-coup derrière... Il a eu les deux lièvres avec une seule cartouche. »

Tout le monde sourit.

 

Un autre raconte l'histoire du père Adrien qui habitait la Lande. A cette époque, le vieux bonhomme chassait encore avec un fusil qu'on chargeait par le canon.

« Vous m'croirez si vous voulez ?...Il était au bord du petit étang de la Fosse entrain de charger son fusil, quand un canard, un beau col vert s'envole. Cré nom d'une barrique ! Y vise, y tire, pas le temps d'enlever la baguette du canon, elle traverse son canard qui tombe dans l'eau, pas trop loin du bord. Y faisait grand froid, y'avait un peu de glace. Il quitte ses sabots et rentre dans l'eau pour récupérer son canard. Et là, vous m'croirez si voulez, la baguette, en tombant avec le canard avait traversé un beau brochet. Grand comme ça !

C'est ton jour mon gars Adrien qu'il s'est dit.

C'est pas fini. Il revient avec son canard et son brochet et là, vous m'croirez si vous voulez, y faisait tellement froid qu'il a deux perdrix venues se mettre au chaud dans la paille de ses sabots. D'un coup de fusil, un canard, un brochet et deux perdrix, personne peut mieux faire. »

Tout le monde applaudit !

 

Ainsi pendant des heures, chacun pouvait refaire à sa façon les chasses du jour et des anciens.

Un beau civet de lièvre amenait la discussion sur les différentes façons d'accommoder les faisans ou les perdrix avec du chou ou des petits pois. Chacun évoquait la mémoire des anciens. Une émotion attendrie planait alors sur le petit groupe.

Tout le monde parlait en même temps. On riait et fumait. On goûtait au dernier millésime. Les chiens dormaient d'un œil devant la cheminée en surveillant leurs maîtres.

Un petit morceau de galette, un café, on servait un vieux marc avant de se quitter jusqu'à la prochaine fois et Armand était content, il avait fait son ouverture de la chasse.

 

photo Yves de Saint Jean

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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