UNE PECHE ARROSEE

Publié le 16 Novembre 2017

 

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

Roland et Lazare sont quasiment voisins. Il y a juste le champ d'Auguste qui les sépare. Ils se connaissent depuis l'enfance et toutes les bêtises que l'on peut faire ils les ont faites ensemble. Ils sont mariés respectivement à Célestine et Henriette qu'ils ont rencontrées aux bals des assemblées des communes de Couesmes et La Chapelle-aux-Choux. Ils ont connu les tourments de la guerre. Roland a même été prisonnier pendant quatre ans.

 

La semaine qui a suivi « l'assemblée de printemps», le temps s'est mis à la pluie, à « bérouasser* » comme on dit par ici, un petit crachin qui vous met le moral dans les chaussettes.

 

Il n'y a rien qui énerve plus Célestine et Henriette que de voir leurs époux tourner en rond dans la « carrée* » à « baguenauder* ». C'est pourtant pas l'ouvrage qui manque, finir de tresser les paniers, couper du bois, réparer des outils...mais quand le cœur n'y est pas, dans cette situation, il ne faut pas insister.

« On pourrait jouer aux cartes » dit Lazare.

« Et si on allait à la pêche, lance Roland en sirotant son café ».

« Bonne idée, pourquoi pas ? » répond Lazare.

Célestine qui a entendu la discussion, ne voit pas les choses sous le même angle.

« Vous n'avez pas autre chose à faire par ce temps de chien, c'est bon pour attraper la crève. »

Mais rien à faire, la décision est prise.

Les cannes à pêche, l'épuisette sont déjà prêtes. On remplit les musettes : pot de rillettes, quignon de pain, saucisson, fromage, deux-trois pommes et surtout quelques bouteilles au cas où il se mettrait à faire grand chaud, on n'est jamais assez prudent.

Et en route pour La Fare, une petite rivière qui prend sa source à Sonzay et se jette dans le Loir près d'Aubigné-Racan après avoir serpenté pendant près de 37 kilomètres entre les communes de Villiers-au-Bouin, Chenu, Saint-Germain-d'Arcé, Château-la-Vallière, Couesmes et la Chapelle-aux-Choux. Elle a comme affluent l'Ardillière et le chef-de-Ville. Ce dernier traverse la commune de Chenu et alimente les douves du château.

Carpes, tanches, rotengles, gardons, mais aussi chevesnes, goujons et truites constituent l'essentiel de son peuplement en poissons.

Mais il paraît que certains auraient même pris des brochets de dix livres.

 

Il n'a pas arrêté de « bérouiner* » toute la journée, de cette petite pluie qui vous transperce et vous oblige à vous réchauffer en permanence. Pas même une touche, c'est à croire que même les poissons se sont mis à l'abri. En fin d'après-midi, les musettes sont vides, les bouteilles aussi mais rien dans le panier à poissons en osier.

« Ça nous ai jamais arrivé, qu'est ce qu'on va dire ?

« Qu'tas pris une truite d'1m20. T'étais pourtant monté gros, t'as bataillé pendant deux heures mais t'as cassé quand même.

« Et toi ?

« Je vais dire que j'ai accroché une vieille une moto de la guerre 14 et même qu'elle avait encore le phare allumé. Je l'ai remontée mais j'ai cassé aussi.

« C'est un peu gros, tu crois pas ? »

« T'as raison. On va dire que ta truite elle ne faisait qu'un mètre et moi j'éteins le phare de la moto. »

 

Le retour, on s'en doute, fut beaucoup long marqué par une étape au café de la gare. Quant à l'accueil de Célestine et Henriette, il n'eut rien de triomphal.

Trempés, bredouilles et passablement éméchés, on a connu plus glorieux.

Célestine a la tête des mauvais jours. Henriette ne dit rien mais n'en pense pas moins.

« On'aurait dû m'en douter. Tu parles d'une équipe de pêcheurs. Pêcheurs de verres de vin, ça c'est sûr. Allez raconter vos âneries à d'autres, bons à rien !!! »

Roland n'est pas l'homme à se laisser impressionner. Stoïque dans l'adversité, il répond, alors, avec un calme qu'on ne lui connaissait pas :

« Ecoute-moi bien, ma Célestine. Ça va bientôt faire cinquante ans qu'on est ensemble, j'sais que j'ai bu un coup mais ça m'passera, alors que toi, tout le monde sait qu'tas un très mauvais caractère et qu'ça se passera jamais. »

Célestine hausse les épaules.

« Tu devrais avoir honte, à ton âge, va don te coucher, ça ira mieux demain ! »

Lazare, lui, eut moins de chance et ne put rejoindre le lit conjugal. Il fut invité à aller dormir avec le chien sur une botte de paille dans la grange.

 

Glossaire :

* Bérouasser : bruiner

* Carrée : pièce à vivre

* Baguenauder : flâner errer sans but

* Bérouiner : autre terme pour bruiner, petite pluie fine

 

aquarelle Yves de Saint Jean
Aquarelle Yves de Saint Jean

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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B
j'adore les histoires,autant que les aquarelles!!
Marie
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