UNE SACREE BAGARRE

Publié le 22 Novembre 2017

 

Dans la douceur de ce matin de fin d'été, tout est calme dans le petit village dont les dernières maisons bordent la grande forêt.

Le facteur vient de faire sa halte quotidienne au café pour échanger quelques nouvelles et boire son habituel verre de Jasnières. Une odeur de pain chaud flotte dans l'air, la boulangerie est sur la place. On entend au loin le tintement du marteau sur l'enclume du forgeron. Son atelier est situé au bout de la rue. Chacun vaque à ses occupations quotidiennes.

 

On entendit soudain des éclats de voix venant du côté de la maison du sabotier. Le ton semblait monter rapidement.

On entendit bientôt tout un vocabulaire fleuri : « Berdasse ! Pétasse ! Baloche ! Trainée ! Garce ! Putain !.....

 

« Voilà que ça recommence » commenta Angèle en sortant sur le pas de sa porte.

 

Après avoir épuisé leur vocabulaire poissard et imagé, les deux voisines, Juliette et Marie, jalouses et habitées par une longue haine l'une de l'autre, constamment en querelle en sont finalement venues aux mains, toutes griffes dehors, pour un crêpage de chignons en règle au milieu des poireaux et carottes du jardin. Les gifles et les coups pleuvent. Marie, moins costaude, se trouve vite en difficulté. Elle appelle alors son fils de 15 ans à son secours, lequel arrive rapidement sur les lieux de l'empoignade armé d'un couteau de cuisine et tranche d'un coup net.... le magnifique chignon de Juliette.

Les cris redoublent.

« Salope !

« Raclure !

 

Les deux maris, prévenus de la bagarre entre leurs épouses, arrivent en courant pour défendre chacun sa légitime. Ils engagent aussitôt la lutte, déchaînés. C'est un véritable pugilat, pas de quartier. Coups de pieds, coups de poings, Pif ! Paf ! Les coups pleuvent comme des grêlons, les sabots volent en escadrille. Du jardin, les cinq combattants sont arrivés dans la cuisine. Une chaise manque sa cible et atterrit sur le vaisselier réduisant en morceaux plats, verres et assiettes. Un sabot lancé traverse la fenêtre en cassant les carreaux.

 

A ce moment, les chiens des deux clans devenus subitement furieux se mettent aussi de la partie. Ils se mordent si cruellement que l'un des molosses laisse une partie de sa queue sur le champ de bataille et s'enfuit en aboyant.

 

Dans la rue un attroupement s'est formé mais personne n'intervient.

« Ça devait bin arriver un jour, elles n'peuvent pas se supporter !

« Pourquoi ?

« Une vieille jalousie, rancune de bal...Y paraît ? »

 

On a appelé les gendarmes. Le premier à entrer dans la carrée reçoit une formidable gifle, qui fait valser son képi et après un coup de pied dans les parties sensibles, il se retrouve les moustaches en croix sur le carreau, hurlant de douleur. Ses collègues arrivés en renfort finissent après de longues minutes et quelques coups de matraques à reprendre en main la situation. Ils séparent les belligérants et mettent un terme à ce déchaînement de violence.

 

Robes et chemises sont en lambeaux. Le sang coule, griffures, pommettes éclatées, nez cassés, yeux au beurre noir. Dans la pièce, c'est un désastre, tout est cassé, chaises, vaisselles, vitres.

Les médecins, dépêchés sur les lieux après constatation des coups et blessures, rédigent les certificats médicaux.

 

La gendarmerie mène aussitôt l'enquête et délivre procès-verbal aux belligérants pour violence à des fonctionnaires dans l'exercice de leur fonction. Les cinq protagonistes ont été convoqués devant la justice qui devra se prononcer sur cette affaire embrouillée.

(Cette bagarre eut vraiment lieu dans le petit village de Jupilles dans les années 1910 et fut relatée en quelques lignes dans le Journal de Château-du-Loir de l'époque).

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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