LES FETES DE NÔ - 2

Publié le 18 Décembre 2017

 

Au premier son de cloches convoquant les paroissiens à venir fêter la nativité, fermes, masures et chaumières se vidaient et par petits groupes, femmes, jeunes, vieux, fermiers, châtelains à pied ou en carrioles se mettaient en route sur les chemins gelés en entonnant des cantiques.

Dans la nuit froide tout ce petit monde se retrouvait à la messe de minuit pour commémorer la naissance de Jésus de Nazareth. Chacun se signait en passant devant la crèche. On avait allumé les quatre bougies de l'avent sur une couronne faite de branches de sapin. Elles symbolisent la lumière qui va renaître le soir de Noël.

 

Les femmes étaient venues avec leur chaufferette pour se tenir les pieds au chaud pendant l'office dans cette grande église glaciale puis à la fin de la cérémonie, on se séparait dans « la paix du seigneur » et la bénédiction de monsieur le curé.

 

Chaque année, un petit groupe se retrouvait chez Denise et Henri, mariés en 1945 et toujours bon pied et bon œil. C'était devenu une tradition.

Emile avait apporté du pâté en terrine, Germaine un poulet rôti, Albert et Yolande des châtaignes à griller et une tarte aux pommes, personne n'avait oublier de bouteilles de vin de Gransard et de Jasnières. On pourrait aussi goûter à la dernière eau-de-vie de prune d'Henri qui était un fin distillateur.

Avant de s'installer, on était allé dans l'étable donner du picotin aux bêtes afin qu'elles participent à la fête en souvenir du bœuf et de l'âne qui avaient accompagné Jésus dans la crèche.

Denise ferait cuire les « galettes de Nô » sur une poêle. Les premières seront ratées comme d'habitude. Ce sera pour le chien qui ne dort que d'un œil devant la cheminée. Il sait, lui aussi, que ce soir c'est Noël.

Dans le crépitement des bûches dans la cheminée, Denise parlerait des fêtes de Noël, les « fêtes de Nô » comme on dit par ici. Ces histoires, cortège de contes, traditions et coutumes qu'elle aime à raconter avec son langage et sa bonne humeur car Denise femme de la terre à l'esprit vif et curieux, aime la lecture et les livres.

 

Denise se fait toujours prier pour commencer la première histoire. A la vingtième « galette de Nô » elle se décide enfin, satisfaite, sans doute du degré d'échauffement de l'humeur de l'assistance.

 

 

« Ainsi, dit-elle, il y a de cela quelques années, peut être un siècle ou plus, on ne sait pas, dans biens des villages et des hameaux de nos régions, la nuit de Noël et dans l'espace des douze coups de minuit, les animaux avaient le don de paroles comme de grandes personnes et malheur à celle ou celui qui aurait tenté de surprendre leurs mystérieuses conversations.

 

Cette nuit-là, un homme vivant seul, mécréant et braconnier avait décidé d'aller régler le compte d'un beau lièvre dont il avait repéré les traces quelques jours plus tôt.

Posté au coin d'un petit bois, notre braconnier regarde ravi les « falots » éparpillés et sautillants se diriger vers le clocher du village.

Il se glisse le long d'un fossé, se dissimule derrière une « bouillée » de ronces et retient son souffle.

Son attente ne fut pas longue.

Sur la coulée repérée, il voit s'avancer le superbe capucin, boiteux de la patte gauche, qui pense, sans doute, être tranquille en ce jour de fête de Nô.

Notre homme prend son temps et attend que l'animal soit à bonne portée. Au moment où il lâche son coup de fusil, le douzième coup de minuit sonne au clocher.

A sa grande surprise, le lièvre, sain et sauf, franchit d'un bon le roncier et s'arrête à quelques mètres de notre braconnier médusé. En un excellent français et d'une voix claire et joyeuse, il l'interpelle :

« Pour un boiteux, je ne saute encore pas trop mal, qu'en dis-tu ? » et d'un bon, il disparut dans un fourré.

Tremblant de peur, le chasseur est rentré chez lui. Il a accroché son fusil au-dessus de la cheminée puis s'est mis directement au lit tout habillé et plus jamais il ne chassa la nuit de Noël. »

 

 

Jusque tard dans la nuit, Denise de sa voix calme et posée enchaîne les histoires qui charrient des mondes, celles d'une vie tellement ancienne et souterraine car Denise connaît la vie cachée des choses et des forces invisibles. On rit, on pleure, on applaudit. Tout en l'écoutant, des femmes tricotent et ravaudent des chaussettes, des hommes tressent des paniers.

 

 

Par de simples mots, Denise sait faire entendre le murmure musical d'une fontaine ou une légère brise dans les branches des grands chênes. Dans sa bouche résonnent les vieux mots mystérieux, riches de sens qui évoquent les vieilles croyances et coutumes.

Avec Henri elle partage cette tradition orale créatrice et dirigeante de l'âme populaire.

Ensemble, ils nous associent à ce fabuleux trésor qu'est l'esprit paysan, un  grand cadeau que les « fêtes de Nô » savent donner.

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article