LOUIS, LE CHARRON

Publié le 1 Décembre 2017

Cliché Yves Bertrand

 

L'atelier d'un artiste, celui de l'artisan créateur rivé sur sa création est bien souvent le domaine de l'encombrement, du fouillis. Une poule n'y retrouverait pas ses poussins mais, lui, le créateur sait parce que c'est sa façon d'avoir de l'ordre.

En regardant les lieux comme un sanctuaire, on devine alors sans trop savoir pourquoi que c'est de ce désordre apparent que peuvent surgir de grandes idées.

 

La boutique de Louis est de cette trempe, royaume obscure aux parfums de copeaux, de sciure, de charbon, de fer chauffé à blanc. Dans la pénombre et le maigre éclairage qui passe par les vitres tapissées de fumée et de toiles d'araignées, on découvre dans ce bric-à-brac de pièces de bois et de ferrailles, la forge tout au fond avec son enclume et son soufflet, une cintreuse, une perceuse et deux établis. Accrochés aux murs des râteliers s'alignent des dizaines d'outils aux formes bizarres, vilebrequins, gouges, tarières, rabots, varlopes, trusquins, riflards, bouvets à rainurer, ciseaux à bois, planes de toutes tailles, fausses équerres, maillets, marteaux etc...

 

Louis, le charron

Louis est charron, métier dont l'âge d'or défie les siècles. Les charrons font partie de la corporation des entrepreneurs de carrosses, coches, chariots, litières, brancards, calèches dont le statut a été officiellement reconnu par Louis XIV en 1658.

 

Personnage emblématique du village, il domine son art comme personne. Forgeron, carrossier, il maîtrise le bois, le fer et termine son œuvre par le feu. Digne des grands compagnons dont il n'a pas le titre, il a été initié par les anciens. Point de diplôme mais une science héritée d'observation, d'écoute, de reproches, de « coups pieds au cul » parfois et de gestes cent fois répétés. Il a acquis ses connaissances au fil du temps en suivant de grands maîtres et tous les jours que fait le monde, il apprend encore.

Ils lui ont enseigné comment choisir ses bois en forêt quand en repos végétatif, ils ont perdu leur feuillage. Il sait que l'abattage se fera en lune descendante dans un signe d'eau (cancer, scorpion ou poissons) ou d'air (gémeaux, balance, verseau). On évitera ainsi au bois de s'échauffer, de se piquer. Il pourra sécher plus vite. Lorsque l'on sait qu'une pièce de bois sèche à la vitesse de un centimètre par côté et par an, il faudra peut être dix ans pour pouvoir utiliser une planche. Alors Louis doit avoir du stock. La cour et le hangar sont encombrés de piles bois de toutes essences qui attendent leur tour pour entrer en scène : hêtre, chêne, orme, acacia, frêne... Ici on apprend la forêt.

 

La vie est au bout de ses mains et les objets apparaissent par on ne sait quel miracle : charrettes, brouettes, tombereaux, fenêtres, portes et même berceaux pour les enfants.

Mais sa toute puissance, son charme, son habileté, son influence viennent du fait qu'il détient le pouvoir de la fabrication de la roue, celle qui tient de la perfection du cercle et qui symbolise les cycles, les renouvellements, la vie, le temps, le destin.

 

Ici on travaille sans plan mais avec des gabarits, conçus et fabriqués par le charron. Ils sont ses outils indispensables, annotés et précieux, sa marque de fabrique qui permettent la reproduction à l'identique d'une année sur l'autre de mêmes modèles de traverses, limons, sections de jantes, tenons ou rayons de roues. C'est simple, économique, sans erreur.

Louis coupe, perce, rabote, mortaise. Coups d’œil avisés, gestes précis et expérimentés, sensualité de la main qui frôle le bois fraîchement poli pour détecter le moindre défaut. Le chien « Taïaut » dort au pied de l'établi et disparaît bientôt sous de fins copeaux de bois clair.

Amoureux du travail bien fait, Louis chanfreine les arêtes à la plane, utilise le « bouvet » à rainurer ou le « guillaume à queue » pour exécuter les moulures autant décoratives que conçues pour l'allègement.

 

Ignorant tout de la géométrie du cercle, Louis sait comment faire une belle roue. Au centre de l'atelier, trône le trépied sur lequel vont être assemblés les éléments d'une roue de 1,40 m de diamètre à 14 rayons. D'autres de 1,20 m à 12 rayons et de 0,80 m attendent.

Comme un immense puzzle, les sept éléments de la jante sont maintenus solidaires par des chevilles en chêne et deux rais en acacia relient chaque section de jante au moyeu tourné dans une loupe d'orme incassable. Le travail est subtil, précis, complexe, organisé. Le mariage des tenons et des mortaises est parfait. On dirait une grande horloge. Il faut 35 heures pour faire une roue, un mois pour une charrette quand tout se passe bien.

Louis a mesuré la circonférence exacte de la roue à l'aide de la roulette. Le feuillard qui va l'encercler a été découpé, cintré à la cintreuse puis soudé à la forge.

 

cliché Yves Bertrand

 

Aujourd'hui c'est le grand jour. On pose les feuillards sur les roues car en ce temps là on ne connaissait pas encore le pneu en caoutchouc. On utilisait des cercles en fer capables de résister aux lourds charrois et aux chocs des ornières des chemins de terre.

Louis a fait appel à des aides, des amis et toute la famille.

Le rite de « l'embattage » tient du sacré où le fer, l'eau, le feu, le bois et la connaissance vont jouer une cérémonie grandiose.

 

Le cercle posé sur des briques est chauffé sur un bûcher. Dès que le métal est suffisamment rouge, Louis et ses aides l'agrippent avec de grosses pinces, le soulèvent à hauteur de bras et le déposent avec précision sur la roue posée à plat puis, avec des marteaux le mettent en place. Le bois fume, hurle. Louis crie alors : « De l'eau ! De l'eau ! Vite ! Vite ! » ; alors les aides, les femmes et même des enfants invités pour cette fête déversent leurs arrosoirs et seaux d'eau remplis au lavoir sur le bois qui commence à brûler pendant que le cercle amorce son rétrécissement et consolide l'assemblage des éléments. L'instant est solennel, c'est un grand spectacle. Un magnifique nuage de vapeur enferme les hommes qui courent autour du cercle, tapent et arrosent accompagnés par le chuintement de l'eau sur le bois brûlé et le fer rouge. Ça sent le roussi, la vapeur d'eau et ça craque dans les mortaises

La sueur coule sur les visages et sur les bras à grosses gouttes. On redresse la roue, on la fait tourner sur un axe dans un grand bac rempli d'eau pendant que Louis frappe à grands coups de marteau secs et précis de part et d'autre du cercle pour bien équilibrer l'ensemble.

 

Quand la roue est terminée, Louis s'essuie le visage d'un revers de main avec la manche de la chemise. C'est beau, c'est magique. Il y a du théâtre, de la tragédie là dedans et malgré la fatigue, le bonheur se lit dans ses yeux. Alors tout le monde applaudit.

 

Demain, Louis fixera les roues sur l'essieu de la charrette du gars Lucien puis en amoureux du travail bien fait, il chanfreinera les arêtes de tous les montants et traverses et protégera l'ensemble d'un beau bleu charron dont le mélange est un secret.

Alors, ceux qui la croiseront sur les chemins diront « ça c'est du Louis où je ne m'y connaît pas !»

 

croquis Yves de Saint Jean

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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