UNE SOMBRE AFFAIRE

Publié le 8 Décembre 2017

 

Gérard était le fils de Célestin. C'était un fameux gaillard, vrai meneur de bandes, tête à claques, toujours joyeux, l'esprit tourné à la rigolade.

Il n'avait pas sa langue dans la poche.

Un jour que son père l'avait envoyé chercher du pain, il avait demandé à la boulangère :

« Mon père y voudrait vos deux miches ».

« S'il les veut qu'il vienne les chercher lui-même » avait-elle répondu sèchement.

Célestin en avait été quitte pour de plates excuses.

 

Au catéchisme, il en faisait voir de toutes les couleurs à Mademoiselle Anastasie. Tout le monde pouffait de rire quand il imitait celle-ci lorsqu'elle se retournait. Anastasie était célibataire, toujours habillée de gris et de noir. Elle portait en permanence sur un petit chignon de cheveux gris un minuscule chapeau tenu par quelques épingles. Toute sa personne était en os, maigre et plate, « elle est comme la vierge des rogations, elle n'a ni ventre, ni tétons » s'amusaient de vieilles rombières. Elle passait son temps à l'église. Elle changeait l'eau des vases, époussetait les statues, cirait les bancs, brossait les tapis, repassait les napperons brodés, s'assurait que le linge de l'autel, les vêtements sacerdotaux et les tenues des enfants de chœur étaient impeccables.

 

Gérard connaissait toutes les chansons de corps de garde. Personne ne savait trop comment il les avait apprises. Dans la cour de l'école ou du presbytère, il improvisait des séances de répétition qui avaient un franc succès.

 

Un jour de catéchisme, il était monté en chaire et sous son autorité, la petite équipe de copains et copines avait entonné un joyeux « Ah la p'tite Huguette, tripote moi la bite avec les doigts.... » juste au moment où monsieur le curé, revenant de confesse, entrait dans l'église.

 

Le rappel à l'ordre fut sévère et pour éviter à nos trublions les portes de l'enfer, la matinée se passa en pénitence, à genoux à réciter des prières.

Comme tous les autres gamins, à tour de rôle, Gérard avait été enfant de chœur. Malgré les mises en garde, tous avaient bu le vin blanc des burettes dans la sacristie pendant que le curé enfilait sa tenue. C'était quasiment un devoir, une tradition. Le complément était fait avec de l'eau ou avec la bouteille de blanc cachée dans un placard. Gérard prétendait qu'il remplaçait ce qu'il avait bu en pissant dans les burettes. Le curé, bon vivant, avait le nez suffisamment affûté pour s'en apercevoir mais le doute soigneusement entretenu procurait un vrai plaisir.

 

Dans la classe, l'instituteur avait trouvé la solution et l'avait fait passer du fond de la classe au premier rang. Sans être un génie, il était bon élève mais dans la cour, il redevenait le chef de bande que les filles adoraient. Punitions ou paires de claques ne changeaient rien à sa jovialité et à sa bonne humeur. Il était comme ça. Une bêtise en appelait une autre.

 

Pour s'amuser il avait attaché des os, fournis par le fils du boucher, aux chaînes des clochettes de portes. Les chiens en essayant d'arracher les morceaux de fémur les faisaient sonner à toute volée et la fine équipe se tenaient les côtes en voyant les petites vieilles lever les bras au ciel en criant « au bon dieu de gamins ! ».

Gérard était était beau garçon sans être un don Juan, il aimait les filles qui l'adoraient.

 

Toujours au courant de tout, il avait fait part à ses copains, réunis sur la place, d'une nouvelle attraction. La femme du Maire recevait pour les vacances, la fille de sa sœur. Élodie était une petite délurée qui n'avait pas froid aux yeux malgré ses douze ou treize ans. A Paris, elle allait souvent aux spectacles avec sa mère. Elle racontait les tenues légères, les dentelles, les actrices et les scènes langoureuses sur les écrans. Elle disait aussi qu'elle serait actrice comme Danielle Darrieux, son idole.

« La fiancée de Paris » comme on la surnommait était une des vedettes les plus populaires du moment. Élodie prenait des poses de magazines qui laissaient nos jeunes « culs terreux » tout « ébaubis* ».

 

Gérard et ses amis avaient alors pensé que l'on pourrait poursuivre la démonstration derrière l'église, après les pissotières, là où personne n'allait quasiment jamais. Toujours plein d'idées, il avait alors improvisé une scène d'amour où Élodie devait enlever sa robe mais elle ne voulait pas parce qu'elle n'avait pas de jupon. Elle dansait et se trémoussait sous les applaudissements de la fine équipe qui fumait des cigarettes roulées dans du papier journal, laissant apparaître de temps en temps sa petite culotte qu'elle refusait d'enlever.

Alors Gérard lui avait dit qu'elle ne serait jamais une actrice.

 

C'est à ce moment que la femme du Maire, inquiète de ne plus voir sa nièce découvrit le spectacle « Danielle Darrieux » en pleine action. L'ambiance tomba d'un coup. Élodie reçut les félicitations par un superbe aller et retour qui eut le mérite de lui donner quelques couleurs aux joues. Elle fut priée de rejoindre immédiatement la maison et sa chambre. Quant aux jeunes trublions, l'instituteur, monsieur le curé et les parents furent informés. A la maison, Élodie demanda pardon et supplia sa tante de ne rien dire à sa mère. Elle promit « croix de bois, croix de fer » qu'elle ne recommencerait plus. On en resta donc là pour cette fois.

 

Le temps avait passé. Gérard était devenu un brillant jeune homme. Il avait poursuivi des études. On ne comptait plus ses conquêtes féminines célibataires ou mariées.

 

Une altercation avec un mari jaloux avait failli tourner au drame. Gérard s'était défendu avec sa gouaille et son impertinence habituelle :

« Ta bonne elle a des moustaches et ta bonne femme sent le crottin » lui avait-il répondu. Vexé le mari avait menacé Gérard de coups de fusil et il avait fallu toute la diplomatie du maire pour calmer les esprits.

 

Puis la guerre et l'occupation étaient arrivées avec leur cortège de malheurs, de privations, de restrictions, de délations, de méfiances et de jalousies.

 

Un matin, peut être dénoncé par un mari jaloux, une maîtresse éconduite ou par pur hasard, Gérard s'était fait prendre avec un chargement de cinq lapins, des poulets, du beurre et des œufs destinés à un approvisionnement clandestin de marché noir ou de réseau de résistance. On ne sut jamais rien de cette étrange affaire.

 

Les gendarmes le cuisinèrent puis des hommes chapeautés de noir l'embarquèrent.

 

On ne revit jamais Gérard.

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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