LE LIEVRE ET LA BERLINE

Publié le 15 Janvier 2018

 

De tous les champignons, celui d'une voiture est encore le plus mortel » Jean Rigaux

 

C'était l'époque des Talbot, Rosengart, Chenard et Walker, Delahaye ou Hotchkiss, Voisin, Delage... Ces voitures et tant d'autres aux sublimes carrosseries dont le lustré, la brillance et l'harmonie inspiraient le désir. Leurs formes généreuses étaient marquées par d'amples mouvements et de grandes courbes qui s'entrelaçaient.

La variété, l'audace des constructeurs avaient su donner une dimension magique à ces voitures qui permettaient à chacun d'afficher ses rêves et son statut social.

Aujourd'hui avec leurs formes, tristes copiés-collés entre constructeurs, elles sont devenues un objet banal, anxiogène et une contrainte budgétaire.

La bagnole a perdu sa dimension mythologique, objet vide de  poésie, elle ne raconte plus rien.

 

Garage Dabbene - Mamers - Collection Catherine Gilles

 

La voiture de Monsieur le Maire

 

La Peugeot 201 flambant neuve, d'un éclatant orage métallisé, trône devant la mairie. C'est une berline 4 places, moteur à essence de 6 CV, boîte de vitesse manuelle qui peut atteindre en vitesse de pointe 85 km/heure. Présentée au salon de 1930, elle a permis à l'entreprise de surmonter la crise du krack boursier qui va ruiner des millions de gens et entraîner la faillite de nombreux constructeurs concurrents.

Bien que de taille réduite, elle est dotée d'une grande lunette arrière. Elle bénéficie d'une ligne remarquablement équilibrée depuis les lames des pare-chocs avant jusqu'à sa malle coquille. A l'intérieur, on profite d'une finition « luxe » d'une grande qualité comme on savait le faire à cette époque d'avant-guerre. L'ensemble est recouvert d'un beau tissu chiné avec des petites poches dans les portières qui reprennent les formes du logo de la marque. Si à l'avant le siège manque de profondeur, à l'arrière les passagers bénéficient d'une exceptionnelle habitabilité où il est possible de se prélasser.

 

Garage Peugeot Dabbene - Mamers - Collection Catherine Gilles

 

Monsieur le Maire l'a achetée à Mamers au garage Babbene, le plus gros concessionnaire Peugeot de l'ouest.

Il lui a été délivré un certificat de capacité, valable pour la conduite, par le préfet du département sur avis favorable d'un expert accrédité par le ministre des travaux publics.

On admire la voiture. Certaines mauvaises langues se demandent comment il a bien pu se la payer, d'autres estiment que son acquisition prouve son dynamisme et son ouverture au progrès dans un monde rural isolé où l'on se déplace, le plus souvent, à pied, avec l'aide du cheval ou en vélocipède. Les besoins de déplacements des ruraux de l'époque sont faibles car on vit sur ou proche de son lieu de travail.

 

Pour arroser l'événement, monsieur le Maire a décidé d'emmener sa femme et son fils au restaurant de la ville.

La campagne défile dans le confort des sièges en tissu. Le moteur tourne comme une horloge. On salue les quelques paysans qui soulèvent leur casquette au passage du véhicule. La campagne est magnifique.

 

Subitement, sur une grande ligne droite, alors que la voiture tourne à plein régime, débouche venant de la droite un magnifique lièvre d'au moins dix livres. D'un bond, effrayé par le bruit du moteur il traverse la route et s'engage dans un petit chemin.

A ce moment, le sang du conducteur ne fait qu'un tour, l'instinct chasseur a pris le dessus. D'un brusque coup de volant il engage la berline à la poursuite du capucin.

En une fraction de seconde, il a tout oublié, la route, le restaurant, sa femme, son fils. Il ne voit plus que lui.

« J'vais l'avoir, j'vais l'avoir ! » crie-t-il crispé au volant.

Un crochet à droite et l'animal s'engage dans un champ de luzerne. La voiture suit, arrache une clôture de barbelés entraînant toute une série de piquets derrière elle.

 

A l'intérieur de la voiture, la promenade paisible s'est transformée en enfer. Bringuebalés dans tous les sens les deux passagers crient pour tenter de raisonner le chauffeur.

« Arrête ! ! Mais arrête bon sang, tu vas tous nous faire mourir ! »

Mais rien à faire, le conducteur est devenu sourd. Il est obsédé, possédé, envoûté.

« J'l'aurais, j'l'aurais, j'vous dis que j'vais l'avoir ! » répète-t-il sans cesse.

Au bout du champ, la voiture laboure un carré de patates puis traverse un épais roncier, sursaute sur un talus et finit sa course dans une gerbe de mottes de terre, d'herbe et de branchages dans un fossé plein d'eau.

Silence.

Un paysan qui a suivi la scène depuis son champ abandonne son cheval et se précipite sur les lieux du drame. Le premier à sortir est le jeune garçon, blanc comme un mouchoir propre puis l'épouse arrive à s'extraire du véhicule avec l'aide de l'aimable agriculteur. Les cheveux en bataille, les jupes froissées, le corsage déchiré, elle tient son chapeau à la main. Choqués, tous deux ont l'impression de sortir de l'enfer mais ils sont sains et saufs. Le conducteur, lui, est resté à son poste, rivé au volant, comme fossilisé.

 

En quelques minutes, la voiture a considérablement changé d'allure. Une fumée blanchâtre s'élève du moteur. Les roues avant ont pris une certaine indépendance, le pare-choc a été arraché, le pare-brise s'est envolé, le phare de gauche est resté accroché à un piquet de clôture et le radiateur en nid d'abeilles enfoncé perd toute son eau. C'est un désastre, la course folle au milieu des champs a transformé la berline en épave.

Il va falloir une heure à trois percherons pour dégager le véhicule qui sera ramené dans la soirée à la maison du maire.

Au bistrot, au passage du convoi, on commente en souriant :

« Tu parles d'un progrès, une six chevaux vapeur traînée par une trois chevaux crottin.

Ça fait désordre. »

« Il paraît que sa femme veut divorcer ? »

« On divorce pas à cause d'un lièvre. »

 

Fort heureusement, sur les conseils du garagiste, monsieur le Maire avait contracté une assurance près du groupe Mutuelles du Mans créé en 1922 et quelques semaines plus tard, grâce au talent et mains expertes des mécaniciens et carrossiers, la berline avait retrouvé son luxe passé.

 

Quand au lièvre, il en rit encore !

 

Talbot aquarelle Yves de Saint Jean
Hotchkiss - aquarelle Yves de Saint Jean
Talbot sport Aquarelle Yves de Saint Jean
Bugatti - aquarelle Yves de Saint Jean
Maserati - Aquarelle Yves de Saint Jean

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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