LE POETE SCARRON ET LE CHAPON DU MANS

Publié le 27 Janvier 2018

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

Toute sa vie, le poète Scarron fut un franc buveur et une solide fourchette. Quand le rhumatisme chronique qui lui paralysa les jambes, la colonne et la nuque, l'eut réduit, selon son expression à l'état de triste « cul de jatte », il faisait appeler, à son hôtel du Marais, son vieil ami Alexandre d'Elbène, de venir partager sa table avec sa jeune épouse dans tout l'éclat de sa jeune beauté, la belle Françoise d'Aubigné qui, comme chacun le sait, accéda au lit royal de Louis XIV puis au marquisat de Maintenon.

 

Issu de la noblesse de robe, Scarron appartenait à une famille de mœurs puritaines. On serait presque tenté de se demander comment il aurait contracté ce goût pour la bonne chair et les choses délectables ?

La plupart des biographes de l'auteur du « Roman comique » s'accordent à répondre que ce serait en la capitale des chapons, cette bonne ville du Mans où il vécut de 1632 à 1640 : « belle nation des chapons, voués comme les clercs de l’Église au célibat, écrivait Émile Magne en 1905 dans son ouvrage « Scarron et son milieu », nous direz-vous les gais propos tenus devant vos corps dorés ? Chapons favoris des tables royales, ambition des pauvres hères tourmentés par la fumée du rôt, pacifiques victimes, quel sort plus enviable eussiez-vous souhaité que celui d'être révérés comme des dieux, par le doux Scarron, auteur de l'unique chanson à manger ? »

 

C'est en effet, sous la livrée sévère des gens d’Église que Scarron arrive au Mans en 1632, à l'âge de vingt deux ans. L’Évêque, Charles de Beaumanoir ayant accepté de le prendre à titre de secrétaire, lui promettant un canonicat dans sa cathédrale qu'il n'occupera que beaucoup plus tard, à la suite d'un long procès. Scarron s'installa dans une maison qui existe toujours au pied de la cathédrale.

 

Que pouvait bien faire un jeune clerc du « diocèse de Paris » en attendant son installation dans les stalles du chœur de l'immense cathédrale Saint-Julien qui domine la vieille ville ? Le commerce des mancelles lui étant interdit, il fréquenta les tavernes et autres tripots dont celui de La Biche fixant dans son esprit les personnages de son « Roman Comique » dont madame Bouvillon, Rancune et le célèbre Ragotin où tout le monde crut reconnaître le sieur Ambroise Denisot, avocat, secrétaire de l'évêché et poète ridicule.

 

Quant l’Évêque quittait la ville pour parcourir son diocèse, le jeune Scarron avait sa place dans sa suite. Monsieur de Beaumanoir avait une haute considération pour le bien manger. Lors de ces déplacements, on festoyait donc joyeusement et généreusement dans les châteaux comme à Malicorne sous le toit des Lavardins connus pour leurs plaisirs de la bonne table.

 

La maison de Scarron Le Mans

 

Pendant le carnaval, les volailles arrivaient sur les marchés du Mans par centaines dans des paniers en osier fermés. Le fin duvet et les plumes volaient comme des flocons de neige et s'accrochaient aux habits. Cette vue obsédante donna à Scarron l'idée de se déguiser en poulet. Il s'enduisit le corps de miel, se roula dans la plume puis se mit à parcourir les rues étroites de la ville du Mans sous l’œil amusé et gourmand des femmes qui suivaient d'un regard étonné ce chapon d'un nouveau genre. Elles l'auraient vivement plumé et Scarron échappa à leur excitation en se jetant dans les eaux de l'Huisne où il se cacha parmi les roseaux. Il paya cette farce, dit-on, par ce rhumatisme déformant qui devait le torturer jusqu'à sa mort.

Scarron quitta la ville du Mans en 1640. Il ne tint pas rancune aux habitants de la ville où il revint en 1646 pour assister, à la cathédrale, au chapitre général de Saint-Julien.

 

De leur côté, les manceaux continuèrent à lui fournirent des chapons. La bonne odeur des poulets remplissait la maison et Scarron de sa chaise de malade criait à qui voulait l'entendre le mot de Montmaur : « Céans, trois choses sont nécessaires, bien manger, bien manger et encore bien manger. »

 

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

Chapon du Mans gloire, disparition et espoir

 

« Les gros chapons du Mans sont estimés, tendres et de bon manger en tout lieu du royaume » ainsi s'exprimait Pierre Belon dans son ouvrage « l'histoire de la nature des oiseaux ». Avant lui Rabelais et Olivier de Serres ne juraient que par les chapons du Mans.

 

On le nomme « Chapon du Mans » ou « Poularde du Mans » selon les appellations. La volaille sarthoise est de grande taille, au plumage noir à reflets verts. Elle possède des oreillons blancs et une crête frisée. La poule pèse de 2,5 kg à 3 kg et jusqu'à 4 kg pour le coq. Sa chair fine, fondante et moelleuse était célèbre dans tout le pays. Le Moyen Age en a fait son plat fétiche, elle a régalé les tables de Mazarin et Louis XIV et elle a figuré au menu de tous les événements présidentiels et des grandes réceptions.

Grimot de la Reynière, avocat, journaliste, feuilletoniste et gastronome ne disait-il pas « rien n'est au-dessus d'un coq du pays de Caux, d'un chapon du Mans et d'une poularde de la Flèche ».

 

Célébré par Racine dans « Les plaideurs » ou Jean de la Fontaine dans sa fable « Le faucon et le chapon », glorifié par la Comtesse de Ségur, Alexandre Dumas, Brillat-Savarin ce joyau de la gastronomie française, renommée depuis plus de 500 ans a subitement et curieusement disparu après la seconde guerre mondiale.

 

Le chapon du Mans serait issu de deux races de volaille la « La Flèche » et la « Le Mans » Des travaux de reconstitution de cette célèbre poule « pas comme les autres » est en cours depuis plusieurs années. Gageons que les héritières de cette légende gastronomique, ce trésor du patrimoine avicole sarthois qui remonte à très loin va de nouveau honorer les grandes tables comme celles des siècles passées.

 

 

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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Commenter cet article

LAURAUX 29/05/2018 22:10

Merci.Je viens de lire l'œuvre burlesque, et le bois d'une chaise de pauvre hère où se mourait le poète, avec des sonnettes pour chansonnette vient cogner avec les odeurs du siècle de Molière contre mon squelette. Rencontrer Molière sous l'haleine forte des rimeurs et les parfums de la potence, au siècle du gibet et des pendus. Merci pour commentaire tellement érudit et précis.