LE SOBRIQUET

Publié le 30 Janvier 2018

 

« Il était prénommé Victor, mais comme il est coutume de donner aux plus jeunes des sobriquets d’amitié et qu’il était retors et rusé comme un renard, on l’avait surnommé le Tors. » (Louis Pergaud – nouvelles villageoises - 1921)

 

Dans le langage populaire, le sobriquet est une tradition. Plus ou moins élégant, décoché par malice ou par amitié, il est fondé sur quelques particularités du corps, de l'esprit, une attitude, un geste, une habitude. Ceux qui en sont affublés le savent, semblent l'ignorer ou le refusent avec vigueur. « Bec à fouasse » a toujours faim, « cul d'ours » se balade de janvier à décembre avec ses pantalons de velours côtelé marron, « Bérouette » avait été ramené du bistrot par sa femme dans une brouette, « P'tit Bouloch » est court sur pattes et gras du ventre, « P'tit coq » parle haut et fort, « Gratte cul » cause toujours en se frottant le derrière, « Ripaton » ne se salit jamais et s'habille comme un dandy, « Poil jaune », un peu simplet, a les cheveux en pattes de selle entre rouquin et blé mur, « Brise rouget » avec son pied droit de travers, on dit que l'on peut marcher derrière lui dans l'herbe mouillée sans se tremper et « la mère torticul » est grosse et toute déhanchée.

 

Un nouveau cantonnier avait été embauché dans la commune. Étranger au canton, il ne connaissait quasiment personne. Pas méfiant, de « bonnes âmes » lui avaient conseillé, d'une manière insidieuse qu'en cas de problème il pourrait se faire dépanner chez le père Pissefrais.

Ayant cassé un manche de pioche, le jeune employé communal trouva là, une bonne occasion de faire connaissance. Il traversa la courette et poussa la porte entrouverte du petit atelier.

« Bonjour M'sieur Pissefrais ! »

« Comment que tu dis, mon gars ? Tu la vois la porte, fous-moi le camp avant que je te botte le cul ! »

 

Désarçonné, le jeune homme fit brusquement marche arrière. A ce moment, il croise dans la rue la femme à Denis. Il lui fait part de son étonnement.

« J'comprends pas, j'suis allé salué le père Pissefrais mais il m'a foutu dehors ? »

« Pissefrais, Pissefrais ??? Grand dieu, c'est comme ça que tu l'as appelé, mon gars ? »

« C'est bin son nom ?? »

« Mais pas du tout, il s'appelle Renaud, père Renaud. Eh bin mon gamin, c'est pas la peine d'aller t'excuser, il peut te sortir le fusil. »

 

 

L'origine de cette histoire remonte à quelques années.

Le père Renaud vit à l'entrée du village dans une petite maison en tuffeau et moellons couverte de tuiles plates. Sur une pierre du pignon est gravée la date de la construction de la maison : 1873. Adossée au coteau, elle offre sa façade au soleil. Une petite grange prolonge l'habitation sur la droite. Elle sert de remise et d'écurie pour le cheval. Jouxtant le logis, à l'abri du coteau, un bout de jardin, un petit poulailler et deux clapiers à lapins occupent le lieu.

A l'intérieur, une grande pièce à vivre au sol recouvert de tommettes rouges et une autre plus petite qui sert de cellier est restée en terre battue.

Au plafond, les solives s'encastrent dans une poutre centrale. Un torchis passé au lait de chaux, comme sur les murs, isole du grenier.

Le fond de la grande cheminée est protégé par une plaque de fonte. Un feu brûle en permanence et réchauffe une marmite posée sur un trépied ou mijote une soupe.

Au milieu, deux bancs encadrent une table rustique encombrée de tout un bazar : assiettes, verres, bouteilles vides, torchons, papiers, outils...

Contre le mur du fond, est placé un grand lit en merisier, clos de rideaux et recouvert d'une couette en plumes d'oie. Au-dessus de la tête du lit est fixé un crucifix. Sur le mur de droite une maie, un petit vaisselier et une horloge comtoise, peut-être un souvenir de famille.

Sous la fenêtre, un évier en pierre. Un trou dans le mur permet l'évacuation de l'eau. Pour tout éclairage, une lampe à pétrole accrochée à une poutre et pour l'eau, il faut tourner vingt fois la manivelle du puits pour remonter une « seille » d'eau fraîche.

A droite de la porte fermière à deux battants, un décrottoir pour « dégalocher* » les sabots est fixé dans le mur.

La cour, devant la maison, est d'une propreté impeccable, pas un brin d'herbe.

 

Le père Renaud loue ses services à l'année comme journalier. Il bricole sur des charrettes, change les manches de pioches, aide aux foins, à la moisson et aux vendanges. L'hiver, il fait des paniers et taille dans les vignes. On ne lui a jamais rien reproché pour son travail.

On ne lui donne pas d'âge. Personne ne sait grand-chose de lui sinon que ses parents seraient morts dans des conditions étranges mais ceci n'est sans doute que médisance car sans elle, combien de personnes n'auraient rien à dire.

 

Personnage bourru, aimable comme un roncier, solitaire, taiseux, il est de plus affreusement radin. Les gars d'ici disent qu'il a des « épines dans le gousset ». On ne l'a jamais vu payer un verre au bistrot, ni ouvrir une chopine.

Les commères pensent que depuis le temps, il doit avoir les « chausses bien garnies ».

Son attitude en agace plus d'un. Qu'il vive en sauvage passe encore mais pas même payer un coup à boire, ça dépasse l'entendement surtout dans un pays de vin.

 

Un soir, le fils de Robert, rentrant d'une bordée, découvre à sa grande surprise, une bien curieuse habitude de notre bonhomme. En effet, lorsque celui-ci se lève la nuit pour une envie pressante, au lieu de sortir de la maison et d'aller au fond du jardin, il soulage sa vessie par un trou percé dans la porte.

 

En secret, à plusieurs, il fut décidé de lui jouer un tour dont il se souviendrait. A la nuit tombée, la fine équipe se cache derrière une petite haie et attend. Sur les trois heures, le bonhomme se lève comme à son habitude. Il faut faire vite. S'approchant discrètement de la porte, ils passent un nœud coulant autour de « l'objet » et attachent la ficelle à la poignée.

Impossible de bouger, le père Renaud est prisonnier derrière sa porte. Il va y rester ainsi jusqu'au matin.

C'est une voisine qui en allant nourrir ses poules entendit une bordée de jurons venant de la petite maison. Elle découvrit l'infortune de son voisin et appela son mari qui s'empressa de délivrer le malheureux.

Sa mésaventure fit rapidement le tour du village : le « père Pissefrais » était né.

Le trou de la porte fut bouché mais il n'y eut pas plus de chopine de débouchée ni chez lui, ni au bistrot.

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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