PETITES CHRONIQUES DE BISTROTS

Publié le 26 Février 2018

 

 

« C'est bien le diable si je ne trouve pas dans ce village un bistrot où je pourrais casser la croûte. » Ainsi s’exprimait Jules Romains dans « Les hommes de bonne volonté ».

 

Si vous passez par Chenu et que vous souhaitiez boire un verre, vous pourrez vous arrêter au « Café d'la Gare », juste en face de l'ancienne gare qui ne voit plus passer qu'un train par semaine. Hôtel, bar, restaurant, le lieu existe depuis plus d'un siècle, créé lors de l'ouverture de la ligne Paris-Bordeaux et la construction du viaduc qui enjambe la vallée du Chef-de-Ville. Demandez Bruno, il vous servira une bière bien fraîche ou un plat de frites maison. Tous les styles et générations peuvent s'y croiser. Chaque vendredi soir à la belle saison on peut y écouter de la musique.

 

 

Les choses ont beaucoup changé. Il y a de cela quelques décennies, chaque village possédait au moins cinq ou six bistrots, ouverts tôt le matin et souvent jusque tard dans la soirée.

Le café, c'est un lieu de rendez-vous, indispensable à la vie sociale. C'est un espace créateur de vie pour jouer aux cartes, causer, se barbouiller de paroles, comme les gamins de confitures, pour passer le temps, pour tuer le temps. Un lieu où l'on peut être heureux quelques instants même quand on est malheureux comme les pierres un jour d'enterrement. Lieu de décompression entre boulot et foyer, de rencontres amoureuses où peuvent s'ébaucher des projets de tous ordres. Au bistrot on peut fêter un heureux événement. Il permet aussi de rester seul dans un endroit chargé de vie où pendant quelques heures certains viennent y noyer solitude, désarroi, abandon.

C'est le patron et la patronne qui donnent le ton pour que chacun s'y sente bien, presque en sécurité, réconforté.

 

On y discute de tout et de rien en jouant à la belote, à la manille, la coinchée ou au trut*. Certains bistrots servent des repas simples aux ouvriers et les propriétaires qui disposent d'une grande salle peuvent accueillir noces et banquets.

 

On y lit le journal, bien souvent commenté à haute voix. On y parle politique, sports, du temps qu'il fait, des récoltes à venir, du gars Pierrot surpris par sa femme dans la grange en charmante compagnie.

 

C'est le lieu où il est possible de dire les pires bêtises le plus sérieusement du monde devant un demi de bière, un ballon de rouge, un muscadet ou un verre de Jasnières.

« L'année est bientôt finie, dit l'un.

« Oui répond l'autre ça m'a paru court, le temps passe vite, à mon avis ils nous ont enlevé un mois, on nous dit pas tout. »

« Je commence toujours par la page des décès. Ça me rassure, j'suis pas dedans » dit Robert en rigolant.

« Y a pas de mort dans la commune aujourd'hui, on sera obligé d'aller à un enterrement au diable. » dit l'autre.

« Si je ne servais pas les cons j'aurais personne » conclut Robert, le patron qui est aussi coiffeur, cordonnier et bourrelier.

C'est l'endroit où se colportent toutes les nouvelles, les bonnes, les mauvaises et les rumeurs où chacun peut refaire le monde à sa façon. Commis, bonnes et journaliers viennent y négocier avec les riches fermiers leurs conditions de placement quand ils veulent changer de ferme.

 

A ce moment, la grosse Thérèse traverse la place sur son vélo.

« Avec son gros cul, on dirait qu'elle avale la selle » rigole Albert accoudé au bar en la regardant pédaler. Son langage souvent imagé n'est pas du goût de tout le monde mais on connaît Albert... Le mari de Thérèse c'est Roger, un costaud bâti comme un haricot vert. Ils sont tout le temps en bagarre. Lors de leur dernière altercation, de colère, elle avait lancé le plat de haricots au plafond et Roger, couvert de bleus, avait été chez le docteur parce qu'elle l'avait frappé avec l'os du gigot.

 

Félicien est assis au fond de la salle et raconte son histoire. Il se plaignait de maux de tête depuis qu'un papillon lui serait entré dans l'oreille en allant abattre du bois. Il en veut à son docteur. Ce dernier avait accepté, en souriant, de vérifier avec son otoscope. C'est alors que la petite lumière de l'appareil aurait réveillé l'insecte qui depuis, n'arrêtait pas de tourner dans sa tête pour trouver la sortie. A bout d'arguments, le médecin, l'avait envoyé chez un confrère à la grande ville avec un petit mot de recommandations. Selon Félicien, une jolie infirmière lui aurait fait boire un « grand bol d'insecticide » et depuis tout était rentré dans l'ordre.

 

Mais le bistrot c'est surtout le lieu où l'on boit. Il a ses habitués, ses piliers, ses « boit sans soif ».

« Si on n'a pas soif, c'est pour la soif à venir » qu'ils disent.

Il y a Lazare, le mari de l'épicière. Quand il a fini sa journée, il a trois occupations principales : boire un coup au bistrot, rouler une cigarette et aller pisser. Sa femme, la pauvre, le surveille en permanence et cache les bouteilles.

Une nuit, il en a trouvé une, pleine, et l'a bue d'un trait.

« Malheureux ! tu sais ce que t'as bu, c'est la potion que le guérisseur a préparé pour ta fille pour lui faire avoir ses règles. Mon pauvre diable, tu vas en avoir aussi, quand je vais raconter ça au bistrot, on va bien rigoler. »

 

Et puis, il y a Léonce, agriculteur, journalier, homme à tout faire, brave type mais pilier de bistrots en chef. Il se qualifie lui-même de plus grand « soulard » du canton. Tout le monde lui dit que ça finira mal. Il répond simplement que c'est pour oublier.

Oublier quoi ? Léonce a un secret. Quelle souffrance se cache derrière cette lente destruction ? Personne n'a jamais pu le savoir.

Son cheval connaît le parcours et les étapes. Il s'arrête de lui-même en face de chaque café puis ramène Léonce directement à la maison à la fin de sa tournée.

Mais un soir, le cheval et la carriole ne sont pas rentrés à la ferme.

La femme de Léonce a fait le tour des estaminets.

Non ! Personne n'avait revu Léonce depuis le matin. Elle a alerté monsieur le Maire, on s'est réparti les recherches, interrompues à la nuit tombée. Le lendemain matin, c'est lui qui a aperçu le cheval arrêté sous un noyer en bordure d'une vigne sur les hauts du village. Léonce était là, à quelques mètres du chemin, mort au pied d'un cep de pineau d'Aunis, parti avec son secret.

 

 

 

 

* Le trut : Jeu de menteur, le trut est le jeu sarthois par excellence. C'est celui des marchands de bestiaux et des crieurs de vente. Il faut être fin, rusé, calculateur à ce jeu où il convient de deviner les cartes des autres joueurs. Inciter son partenaire à le suivre ou bien se taire sans pour autant dévoiler son propre jeu. Le trut est un jeu d'audace, de culot dans lequel entre une part importante de hasard et de spéculation. Provocations, intimidations théâtrales, ironie, moqueries, allusions sur la vie privée, silences méprisants ou rusés, tous les coups sont permis. On parie sur la qualité de son jeu comme on peut parier sur le prix d'une bête, d'un champ ou d'un objet que l'on veut vendre.

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article