LA MESAVENTURE DE MARTIN

Publié le 15 Mars 2018

 

Martin était un brave garçon, gentil et toujours prêt à rendre service. Journalier, homme à tout faire, il savait mener les chevaux au moment des labours, tailler la vigne, bêcher les jardins pour les petits vieux usés par l'âge. Il répondait aussi présent à la période des moissons et des battages.

Quand on lui demandait où il habitait, après un long moment de réflexion, il répondait : « par là de l'autre côté, tu passes le pont sur le Loir, tu montes le chemin à gauche et la maison est là nichée au pied du coteau...»

 

Martin vivait seul. Il était laid. On avait beau lui dire qu'il n'y a pas de si vilain pot qui ne trouve son couvercle, rien à faire il n'avait trouvé personne pour partager sa modeste vie. Il n'était point borgne mais son œil sous une paupière rougie qui se soulevait à peine demeurait toujours invisible. Pendant des années, il avait essuyé toutes sortes de quolibets et comme il ne répondait pas, on lui avait également attribué une fantaisiste surdité.

Un soir rentrant d'une journée de taille, il se hâtait de traverser le plateau en coupant par des chemins de traverses au milieu des vignes. Il avait dégusté avec de joyeux compagnons quelques flacons du dernier millésime. Quelques gouttes de sueur perlaient sur son front et il ressentait une légère faiblesse dans les jambes.

 

La nuit le surprit à peu de distance de son logis.

Au détours des sentiers, au milieu des ceps qui lançaient leurs bras décharnés vers le ciel, il crut voir danser une foule d'ombres joyeuses et légères. En fait ce n'était que quelques fumées qui sortaient de terre car dans ce pays il y a des caves et des habitations dans le rocher dont les cheminées sortent de terre comme des champignons.

Martin dont l'imagination commençait à bouillonner se sentit soudain pris à la gorge par une acre bouffée de fumée. Aveuglé et suffocant, il fit quelques pas de côté afin de trouver un peu d'air frais mais à ce moment, il disparut en poussant un hurlement de frayeur.

Faisant grand bruit comme si ce fût le tonnerre, il s'abattit noir comme charbon dans le foyer de la cheminée en bousculant une marmite qui chauffait.

Dans la pièce, Jean, sa femme, ses fils, sa fille, son gendre et sa bru se régalaient d'une soupe de légumes avec un beau chou et du lard.

Terrorisés par l'apparition, ils se précipitèrent dehors en hurlant de frayeur. Tous pensèrent immédiatement que c'était le malin venu pour les tenter dans le péché.

Quand Martin vit que tous étaient partis, lui qui avait grand faim, il s'assit à la table et commença à manger de bon appétit car en plus de la soupe il y avait un pot de rillettes, une miche de pain, une magnifique tarte aux pommes et quelques flacons de bon vin.

On ameuta le voisinage et tout ce petit monde partit en marmonnant chercher le curé disant qu'il y avait le diable dans la maison de Jean, qu'il était noir comme l'enfer, poussait des cris affreux et n'avait qu'un œil.

Le curé resta sceptique mais devant la frayeur des villageois, il prit une étole, un vase d'eau bénite et se dirigea vers le troglo de Jean suivi de tout un cortège.

Il s'arrêta devant le seuil de l'habitation devenue diabolique, fit un grand signe de croix et aspergea la porte d'eau bénite puis regarda par le trou de la serrure.

Il aperçut alors le trouble fête qui se régalait avec force appétit. Voyant la scène, il se retourna vers la foule apeurée et dit :

« Je vous assure que ce n'est pas un diable car un diable ne mangerait point. »

Debout devant la porte close, il interrogea alors l'intrus :

« Esprit ou homme qui que tu sois, si tu es Dieu donne nous la paix ! Mais si tu es diable retourne en enfer !

« Le diable vous emporte vous-même ! Pourquoi venir troubler un aussi bon repas ? répondit la voix venant de l'intérieur

Stupeur de la petite assemblée, le diable parlerait-il comme les hommes ?

La porte s'ouvrit alors brusquement et Martin plus noir et plus laid que jamais apparut sur le seuil.

Dès lors tout s'expliqua. Martin conta son aventure, sa chute et son apparition diabolique qui fit sourire les plus craintifs.

Alors Jean, sa famille, les voisins, le curé et Martin firent bonne chère jusque tard dans la nuit en vidant quelques flacons et tout rentra dans l'ordre.

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article