AVEC ARDOUIN-DUMAZET - LES VAUX DU LOIR - EPISODE 3

Publié le 2 Avril 2018

Croquis la Possonnière demeure de Ronsard Yves de Saint Jean

 

Au pays de Ronsard (1)

 

Ardouin-Dumazet a passé une nuit à Troô et il est de nouveau à Château-du-Loir. Imaginons-le attablé à l'Hôtel de la Gare, nous sommes en avril, c'est le printemps. Il a visité Savigny-sur-Braye, la filature et la papeterie de Bessé-sur-Braye, Saint-Calais, petite cité où Charles Garnier, architecte de l'opéra de Paris venait régulièrement, la verrerie de Coudrecieux, la lingerie de mousseline de Bouloire avant de faire étape à Couture-sur-Loir. Il a commandé un verre de Jasnières et commence la rédaction de son article "La Gastine de Ronsard". 

 

« ...Entre Bouloire et la Braye s'étend un vaste plateau très plissé, creusé de vallées fraîches et parsemé de grands bois. Le plus long de ses plis parcourus par le Tusson, atteint la Braye à peu de distance de la vallée du Loir, extraordinairement élargie. La Braye y pénètre au pied du camp de César, en face de petites collines illustres dans notre littérature. Là vécut Ronsard : ce sont ces eaux et ces bois qu'il a chantés.

 

 

J'ai voulu, ses poèmes à la main, revoir les heureux horizons qu'aima le chantre de la pléiade. De Troô où j'avais passé la nuit, je suis monté par les plateaux, pour traverser le bois de Gâtine, seule reste de la forêt célébrée et pleurée par Ronsard. La vaste sylve est réduite de 400 hectares, couvrant le sommet de collines et creusée d'un vallon barré pour former un étang où le poète vint souvent rêver. Devant la nappe solitaire, une ferme porte encore ce nom de Gâtine, immortalisé par les vers adressés aux bûcherons de la forêt de Gâtine, comme on écrivait alors :

 

Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras !

 

Tout autour des bois s'étend la campagne verte parcourue par la charrue, comme le prophétisait tristement Ronsard :

 

Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois

Dont l'ombrage incertain lentement te remue

Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue...

 

Cependant tout n'est pas mort de l'antique forêt, « haute maison des oiseaux bocagers ». Si, comme le présidait le poète, le cerf solitaire et les « chevreuls » légers ne paissent plus sous l'ombre, c'est que la surface des bois est trop faible pour leur assurer un asile, mais la « verte crinière » de ce dernier lambeau de futaie « rompt toujours la lumière du soleil d'été ». on retrouve avec joie l'ombre de Gâtine quand on a parcouru les coteaux nus où s'étalent les villages aux noms encore sylvains de Saint-Martin-des-Bois et des Hayes, avant de gagner Les Essarts, qui rappellent le défrichement dont le poète gémissait dans son élégie.

Un étroit sentier conduit des Essarts à la Possonnière, le charmant castel où naquit et vécut le prince de la Pléiade. C'est une des plus aimables demeures du Vendômois. La devise de Ronsard : « Avant partir » est sur les fenêtres et les portes. Les curieux édicules creusés dans le tuf portent encore les inscriptions qu'il fit graver. Il est trop tôt, et les maîtres actuels du château – qui portent le nom illustre dans les sciences de Sainte-Claire-Deville (2) – étant ici, je n'ai pas osé demander à visiter ce logis plein de souvenirs, où l'on peut voir une cheminée qui passe pour un chef-d’œuvre, sculptée, dit-on par le poète lui-même.

 

Le village voisin se nomme Couture : l'église, embellie et enrichie par Ronsard, où je voudrais entrer, est fermée, mais le curé apercevant un étranger, veut me montrer ses richesses. L'excellent homme est une victime de la presse et quelle presse ! La plus ardente de toutes : la presse archéologique. Nouveau venu dans sa paroisse, M. le curé de Couture ignorait l'existence, à la sacristie, d'une armoire secrète. Un furibond article d'une revue scientifique locale lui apprit qu'il était un criminel ; il cachait, au lieu de les mettre à jour, les pierres tombales du père et de la mère de Ronsard.

Il ne comprit pas, mais un beau matin il découvrit la cachette et se trouva en présence de deux statues remarquables : une femme debout, les mains jointes, où les formes maigres des statues du Moyen Age ont déjà quelque chose de la grâce de la Renaissance, et un chevalier à genoux, cuirassé, un brin de collerette passant le gorgetin, le casque superbement empanaché : M. de Ronsard père ! Les deux statues sont vraiment fort belles. M. le curé voudrait bien les sortir de leur cachot, mais son église est petite, les fidèles sont nombreux. « Avant de penser aux morts, dit-il, il faut penser aux vivants. »

Les statues furent longtemps reléguées dans le jardin de l'ancien curé ; elles servaient de cible aux enfants. Aussi les mains sont-elles brisées, le visage est criblé, le bon chevalier a perdu une partie de ses jambes. Mais en dehors de leur intérêt historique déjà grand, ces effigies n'en conservent pas moins un intérêt artistique considérable. L’État devrait bien venir en aide à M. le curé de Couture pour réinstaller ces précieux témoins de la piété filiale de Ronsard dans les niches tombales dont on a fait des bancs-d’œuvre.

 

Le souvenir du poète est oublié ; j'ai demandé à un paysan où était la fontaine Bellerie à laquelle Ronsard disait :

 

Tu est la nymphe éternelle

De ma terre paternelle.

 

« Connais pas, m'a répondu l'homme. Voulez-vous dire la font des pierres ? »

La font des pierres coule à une demi-lieue de là. Peut-être est-ce bien cette Bellerie, qui dardait du « rocher percé ».

Nul ciel ne fut plus aimé d'un poète que ces doux horizons, que regrettait Ronsard à chacune de ses absences...

En vue de ce paysage, Ronsard avait voulu son « sépulchre ». Le désir du poète ne fut point exaucé, il n'eut point de sépulchre embelli par la vigne tortisse, dans l'île dessinée par la jonction du Loir et de la Braye ; il alla reposer dans son prieuré de Saint-Cosme-en-Isle (3), près de Tours, comme il l'avait demandé d'ailleurs dans son testament, oubliant ainsi son premier vœu, oubliant aussi son autre prieuré, Croixval, dans la paroisse de Ternay, où il résidait plus volontiers qu'à la Possonnière.

Le confluent tranquille est troublé désormais. Les deux pures rivières, Braye descendue du Perche, Loir venu de Beauce, coulent toujours en vue du coteau de Couture, mais deux lignes de chemin de fer se soudent en ces lieux tant chantés ; la voix des merles et des fauvettes est couverte par le sifflet strident des machines.

Malgré les locomotives et les longs convois de wagons, les deux vallées, « l'isle verte » de Ronsard, ont gardé leur beauté. Ici commencent ces Vaux du Loir qui se poursuivent jusqu'à La Flèche.

 

L'Ile verte où Ronsard avait souhaité sa sépulture
la Possonnière

 

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_de_Ronsard

(2) Henri Sainte-Claire Deville : chimiste français connu pour ses travaux sur l'aluminium qui devait habiter la Possonnière lors du passage d'Ardouin-Dumazet.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Sainte-Claire_Deville

(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Prieur%C3%A9_de_Saint-Cosme

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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