LA MESANGE, LE GRAND CERF, L'ARTISTE PHOTOGRAPHE

Publié le 28 Avril 2018

 

Michel et Geneviève étaient là depuis de longues heures, immobiles, cachés sous un camouflage ouvragé de fougères.

Non loin de là, une mésange charbonnière construisait son nid en prévision d'une importante progéniture.

Elle réunissait les matériaux, volait de-ci de-là emportant dans ce va-et-vient incessant brindilles, feuilles sèches et morceaux de mousse. Il lui fut aisée de repérer les longs cheveux blonds de Geneviève. Une aubaine dont elle allait profiter pour tapisser son abri.

Geneviève y laissa quelques touffes et démangeaisons mais le jeu en valait la chandelle. Notre charbonnière ne semblait point surprise et encore moins étonnée de la présence de ces deux personnages qui observaient la nature dans le silence de leur abri comme s'ils faisaient partie de son monde. Les animaux ne se trompent jamais sur la nature des hommes.

 

 

Michel n'était point bûcheron, ni ouvrier de la forêt.

Il était photographe et se contentait de célébrer noir sur blanc les souvenirs familiaux des mariages, baptêmes, communions et autres événements ou célébrations dans les communes environnantes. Il en vivait raisonnablement mais il avait au fond de lui une passion comme tout un chacun peut avoir la sienne venue d'on ne sait où et qui vous habite, dévore votre temps, accapare vos jours et vos nuits. Certains y laissent leur vie parfois mais sans elle on ne pourrait pas être heureux.

Il ne vivait que pour la photographie mais pas n'importe laquelle. La photographie de la nature, celle des bois, des champs et des forêts.

 

Son terrain de jeu favori était la forêt de Bercé, celle qu'il considérait lui avoir tout apporté. Il en connaissait toutes les allées, le moindre fourré. Il pouvait même entretenir une conversation avec les grands chênes centenaires.

On le retrouvait parfois dans le grand parc de Chambord ou dans d'autres grands domaines forestiers où il comptait de nombreux amis.

 

Pour une photo, armé de ses boîtiers et puissants téléobjectifs, il suivait les traces, accumulait les repérages, les veilles patientes, les attentes parfois infructueuses mais toujours riches d'enseignements.

A la billebaude, dans la rosée du matin, au pied des grands chênes centenaires, au bord d'une fontaine où les animaux vont boire, il fixait sur sa pellicule quantités de moments inoubliables : hardes dans les landes, déboulés de compagnies de sangliers, traques du renard, pics noirs creusant un tronc mort pour faire leurs nids, y pondre et abriter leurs petits, roitelets malicieux, buses chasseresses...

 

Mais Michel avait une passion qui surpassait toutes les autres comme envoûté par celui qui depuis la nuit des temps, roi de la forêt est la figure essentielle du panthéon animalier dont « la majesté, la ramure et la fertilité ont acquis un pouvoir sans égal sur l'imagination des hommes » : Le Cerf.

 

Le cerf fascine et impose le respect encore aujourd'hui : « animal porteur d'une forêt de symboles, tous apparentés au domaine obscur de la force vitale. Et d'abord ses bois, par lesquels la nature fait signe : ces deux perches hérissées d'andouillers façonnées de perlures, rainures, empaumures aux épois aigus, cette ramure dont le nom, la forme et la couleur semblent sortir des arbres et que chaque année élague comme un bois sec, chaque année les refait pour donner la preuve visible que tout renaît, que tout reprend vie : par la chute et la repousse de ces os branchus qui croissent avec une rapidité végétale, la nature affirme que sa force intense n'est qu'une perpétuelle résurrection, que tout doit mourir en elle et que pourtant rien ne peut cesser. » (Pierre Moinot -Anthologie du cerf.)

 

Dans le secret des grandes futaies, une relation semblait s'être créée au fil du temps entre le royal animal et le photographe. Michel fixait sur sa pellicule le brâme douloureux du grand cervidé « ce moment spécifique, intense, souverain de la vie du cerf ». Comme habitués à sa présence, les grands dix cors prenaient la pose. Chacun, tout en gardant ses distances, respectait l'autre. Pour un regard, une blessure cicatrisée, la forme de la ramure, une démarche, la couleur du pelage, Michel les connaissait par cœur, il leur avait même donné un nom ou un sobriquet.

Son magasin, à la ville, était devenu musée et tous les collectionneurs d'images rares pour le compte de magazines spécialisés faisaient appel à lui. Il était connu dans tous les Vaux du Loir mais bientôt sa réputation dépassa les frontières du département et même de l’hexagone. Honneurs et notoriété, ces clichés reçurent les prix les plus prestigieux dans les plus grands salons du monde entier.

 

C'eut été la belle histoire d'une passion vécue avec bonheur jusqu'au bout, si le plus tragique et imprévu dénouement ne fût venu la conclure.

Dans sa fréquentation des forêts, ses longs séjours en veille immobile que sa traque d'images lui imposait, il avait été la cible de ce petit acarien ectoparasite des vertébrés, ancrés sur la peau des mammifères sauvages que l'on appelle la tique et qui a causé la mort de nombreux bûcherons et ouvriers de la forêt.

Victime de ce minuscule animal, Michel fut ainsi emporté en quelques mois par la maladie de Lyme.

 

Son corps fut transporté à Chambord et sublime honneur, inhumé dans le petit cimetière du domaine tel un roi dans une peau de cerf. Comme l'écrit Pierre Moinot « si les rois ont voulu être inhumés dans une peau de cerf nappant leur dépouille mortelle, c'est qu'elle a la vertu, elle qui vivante ressuscitait chaque année par ses bois, de montrer à l'âme le chemin de la vie éternelle. »

L'émotion fut à son comble quand gardes, chasseurs et sonneurs de trompes entonnèrent alors de vibrantes et sublimes fanfares des forestiers et de circonstances.

 

Une place particulière doit être réservée à Michel et à sa complice Geneviève dans l'histoire de la recherche animalière, de la vie romanesque des oiseaux et animaux, de l'art photographique et de cette vertu qu'est la passion qui fait donner aux hommes le meilleur d'eux même, fut-ce en compagnie, d'une mésange ou d'un grand cerf dans le mystère de la grande forêt.

 

En conclusion de cet article, je reprendrais les propos de Michel qui écrivait en avril 1976 :

« Une civilisation des loisirs non préparée, la vie à cent à l'heure que nous menons tous, nous apporte la nécessité de renouer avec la nature.

Cette nature que nous avons détériorée par une évolution trop rapide et souvent mal adaptée, est devenue fragile.

Peu d'entre nous ont conscience des risques que nos loisirs lui font courir.

Il faut réapprendre à se taire, à écouter, à regarder, et surtout à être patient. Il devient impératif d'adapter notre comportement à la nature et non le contraire, afin que celle-ci reste vivante et vivable pour le bonheur de tous. »

 

Quelque temps plus tard, des forestiers affirmèrent que par certaines nuits, des grands dix cors sont venus se reposer près de sa tombe.

 

En hommage à Michel Marc – photographe animalier (1931-1992)

 

 

Rendez-vous les 12 et 13 mai château de la Couetterie où j'exposerai aquarelles et aquastelles.

 

 

 

Un groupe de passionnés a décidé d'organiser les 12 et 13 mai prochains un bel événement « Les Faits de Cerf » autour de l'animal royal et des animaux de la forêt en présence de photographes, peintres, sculpteurs, cinéastes, conférenciers, forestiers...

Ils ont eu la gentillesse de m'inviter à exposer quelques aquarelles et dessins.

Je les en remercie.

Alors rendez-vous pour « Les Faits de Cerf »

Les 12 et 13 mai

Château de la Couetterie à Beaumont-Pied-de-Boeuf

 

 

Aquarelle Yves de Saint jean
Aquarelle et pastel Yves de Saint Jean
Aquarelle et pastel Yves de Saint Jean

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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A
Bonjour, J'ai pu apprécier votre plume ! et en apprendre davantage sur Michel Marc, notamment la cause de sa disparition prématurée.
Au plaisir de vous revoir,
Ann Masseaut-Franchet
Répondre
Bonsoir
Merci pour le compliment. Michel Marc a été le photographe d'une bonne partie de la famille. a une époque je le rencontrais régulièrement dans le parc de Chambord. C'était un garçon très sympathique et passionné. Geneviève, son épouse, l'aidait beaucoup.
Son beau-frère a gardé une partie de sa collection et a fait don d'une centaine de photos à Carnuta.
J'ai noté votre vernissage. j'espère que je n'aurais pas de contretemps.
Bien cordialement
Yves