LE DON D'EMILE

Publié le 19 Juin 2018

 

 

" La nuit de Saint Jean est la plus courte de l'an"

 

 

 

Émile est parti à l'aube dans la rosée de ce matin de la Saint-Jean, ramasser les herbes car elles ont plus de force à ce moment là. Le rituel impose qu'il n'ait, comme seuls témoins, que les astres et le silence de la nuit. Il cueille les plantes selon des attitudes et des gestes précis en récitant des prières secrètes.

Le houx qui soigne les dartres se ramasse aux environs de minuit et le lierre au lever du soleil. D'autres sont cueillies quand la rosée est partie.

Plus tard dans le printemps, il ira cueillir la chicorée sauvage, la clématite des haies et le pissenlit qui est bon pour purger le sang. L'armoise ou les fleurs de sureau dont la tisane est bonne pour la gorge. Puis la primevère officinale, la violette odorante ou la petite pervenche qui soignent les affections respiratoires.

Près de la Chouannière, il a recueilli l'eau de la fontaine Sainte-Geneviève qui guérit les maladies des yeux comme celle de l'abbaye de la Clarté-Dieu.

En été il ramassera le bleuet, la camomille, le coquelicot, la gentiane sauvage, le millepertuis, la reine des prés, le sureau noir, tous précieux remèdes tout au long de l'année.

 

Sa pharmacie est dans son jardin, le long des haies, dans les champs et les bois. Pour soulager souffrances, maladies, blessures du corps et de l'âme, il fabrique lui-même potions et médicaments qui sont infusions, décoctions, cataplasmes, onguents et liqueurs.

Émile se moque bien de tous les procédés, livres consacrés aux « remèdes miracles ». Il soigne depuis cinquante ans tous ceux qui ont quelque chose ».

« Je ne sais pas lire. Je n'ai qu'un don de Dieu et je m'en sers quand on me le demande.

Gestes, savoir, pratique, sagesse lui ont été transmis selon une tradition orale par ses ancêtres qui regardaient la nature avec des yeux qui voulaient voir en se référant à un vieil adage « à côté du mal, le Créateur a mis le remède ».

 

Dans ce pays de campagne où il vit, il ne serait venu à l'idée de personne d'aller consulter le médecin de la ville avant d'avoir rendu visite à Émile. La liste des maux qu'il passe est longue : zonas, entorses, verrues, sciatiques, déchirures musculaires, plaies infectées, phlegmons, panaris, herpès, kystes etc...

« Comment ça marche ? Faut pas chercher à comprendre. Y a rien à comprendre. La pharmacie, la sécurité sociale, le corps médical, connais pas !

Quel est le sens de tout ça ? 

On me paye si l'on veut et ce que l'on veut bien me donner. D'ailleurs les secrets c'est très ancien, ça date peut-être du temps du Christ. Faut pas gagner des sous avec ça. »

 

Drôle de bonhomme, cet Émile. Spécimen rare de la race humaine. La soixantaine fière et solide, un visage taillé à la serpe, souvent mal rasé, un regard qui vous transperce et une voix enveloppante. Dans sa maison qu'il loue au châtelain pour un panier de girolles ou un lièvre prit au collet, il n'y a de feu que celui de la cheminée et de cuisine que celle qui mijote du matin au soir dans la grande marmite en fonte. Le jardin, les deux vaches, la basse-cour, le cochon et la cueillette dans la nature assurent la subsistance.

 

Le bout de la table et les étagères sont encombrées de gamelles et de flacons aux couleurs incertaines. Pourtant de ses grandes mains calleuses on le laisse toucher les plaies, palper les abcès, examiner les gorges, frictionner les poitrines des filles et des femmes, faire ingurgiter des boissons mystérieuses aux tonalités mystérieuses.

L'important n'est-il pas de ne plus avoir mal, de guérir.

 

Émile a le don. Il prend aussi le feu. Certaines « mauvaisetés » disent qu'il est un peu sorcier ? Ce mot a parfois une résonance sinistre mais Émile n'est qu'un modeste « toucheur », sincère, pénétré de la valeur des pouvoirs qu'il a reçus, on ne sait comment, peut-être par un papier légué ou par la simple pression des doigts d'un mourant qui, de son vivant, l'aurait reconnu apte à guérir.

Le don est chose sacrée qui ne se divulgue point. C'est une connaissance, un dépôt précieux qu'à son son tour, le moment venu, il choisira de transmettre à celle ou celui identifié secrètement capable.

Quand un malade se présente, d'une voix douce mais ferme, il récite sa formule en fermant les yeux : « Feu, éteins ta fureur. Comme Judas changea de couleur en trahissant notre Seigneur dans le jardin des oliviers. » Puis il promène trois fois son haleine sur la brûlure et termine par au nom du Père, du Fils du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.

Un jour, une personne est venue le voir en lui disant :

« Si je me brûle devant vous, me guérirez-vous ?

« Je ferai ce que je dois faire, lui répondit-il, mais vous ne guérirez pas car ce n'est pas moi qui guéris, mais seulement le saint que je prie et lui saura que vous l'avez trompé. »

 

 

Un jour, la femme du châtelain que tous les médecins avaient soignée sans succès, puis condamnée vint voir Émile en secret comme un dernier espoir.

« Je ne refuse rien à personne, même à ceux qui ne croient à rien » lui dit-il. Or il advint qu'elle guérit.

 

De « bonnes âmes » s'étonnèrent alors que les dons d’Émile puissent aussi sauver les gens de la Haute, comme on dit par ici. Une rumeur commença à se répandre. Un « blanc bec » porta plainte pour exercice illégal de la médecine. La science dépêcha experts et chercheurs espérant la découverte d'un secret qui pourrait faire fructifier à l'infini leur commerce.

Journalistes à la recherche d'un scoop, médecins sans diplômes, curés sans églises chacun voulut connaître le secret.

La police flairant quelque cérémonie satanique fit arrêter notre bonhomme et interner dans un hôpital où l'on saurait bien faire parler son corps sinon son âme.

On l'examina sous toutes les coutures. On s'acharna sur ses poumons, sa gorge, son cerveau, son cœur. On préleva son sang. On étudia son haleine et même le son de sa voix.

Malgré toute cette inquisition on ne trouva rien.

« Je ne sais rien, je fais ça comme ça, c'est en moi répétait-il sans cesse.

 

De retour à sa ferme, il s'enferma, refusant pendant de longs mois tout commerce avec ses semblables et même de soigner qui que ce soit.

« Je n'ai fait de mal à personne. Pourquoi qu'on m'embête ?

Heureusement que nous avons nos croyances. On a besoin de croire en quelque chose qui est plus fort que nous et les gens ça leur fait du bien de croire en ces choses là qui viennent de loin et qui leur rendent service.

Ce n'est pas à vendre. C'est transmis. C'est un trésor !

 

Avoir le don est chose sacrée ! »

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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