UNE PARTIE DE BOULE DE FORT

Publié le 26 Juin 2018

Aquastelle Yves de Saint Jean

 

 

A l'entrée, un panneau avertit le visiteur : « Ceci n'est pas un débit de boisson. C'est d'abord un jeu de boule de fort. C'est l'endroit où il fait bon se retrouver entre amis. Toutes personnes ne respectant pas cette règle se verront exclues ».

 

Je n'avais jamais mis les pieds dans un tel lieu que l'on appelle « Société » et où l'on joue aux boules, pas à la pétanque, non mais à un jeu très ancien : la boule de fort.

C'est une amie, devenue totalement accro qui m'y a entraîné.

 

 

Jeu traditionnel angevin, son origine est incertaine et les hypothèses controversées. Pour certains ce sont les mariniers de Loire qui l'auraient inventé en jouant au fond de leurs gabares. Un document écrit de 1660 attesterait de la présence de ce jeu à Angers, enfin d'autres sont persuadés qu'il remonte à l'époque de Louis XV.

Jeu très localisé, il se pratique essentiellement en Anjou et dans quelques communes de l'ouest de Indre-et -Loire, de la Mayenne angevine et du Sud-Sarthe.


Il se joue sur une piste incurvée, initialement sur terre battue sablo-argileuse soigneusement damée de 18 à 24 m de long sur 6 m de large terminée aux deux bouts par des planches posées sur champ. Il fallait être expert pour l'arroser et l'entretenir afin d'assurer une bonne « roule ». Aujourd'hui de nouveaux matériaux faits de résines synthétiques nécessitent un entretien moindre. Les bords de la piste sont relevés selon un gabarit qui dépend du « faiseux dieu » dont seuls quelques maîtres ont le secret.

 

 

On joue avec des boules en bois de cormier ou de buis cerclées de fer comme des roues de charrettes, probablement pour éviter leur éclatement, dotées d'un côté concave dit « faible » et d'un côté lesté le « fort » d'où le nom du jeu. Elles pèsent entre 1,2 et 1,5 kg. Même si aujourd'hui le plastique coloré de bleu ou de jaune a fait son apparition, certains joueurs restent fidèles au matériau traditionnel.

 

La boule, objet poli, cajolé, essuyé avec un chiffon est roulée et non jetée. Elle se laisse échapper d'une main délicate et caressante en position de génuflexion, les pieds solidement amarrés dans des savates à la semelle de feutre pour ne pas abîmer la piste. C'est une boule de calculateur où le joueur use autant d'adresse que de virtuosité. Il faut de la finesse, de la concentration, de la délicatesse, une bonne maîtrise de soi et prendre en compte les caractéristiques de la boule et la roule de la piste. Ici point de traquenards, de sols traîtres qui cachent un caillou.

 

Ce jeu est un art où l'on doit mettre le « fort » du côté où se trouve le « petit » ou « maître » (le cochonnet en bois de buis) par rapport à une ligne centrale imaginaire. On prend son temps. Il faut apprendre la patience. La boule met quarante à cinquante secondes pour arriver à son but. On a le temps de boire un coup.

La boule roule, zigzague, ondoie, évolue avec douceur, contourne avec intelligence les autres boules qui lui font obstacle et vient mourir en dodelinant et parfois en se couchant au pied du « maître » à moins qu'elle ne parte, furieuse, pour déloger une rivale mieux placée.

En cas de doute on « bauge » la distance entre le « maître » et les boules avec une baguette.

 

 

Ce soir, deux équipes de deux joueurs s'affrontent. Chacun a son rôle, rouleurs et tireurs disposent de deux boules chacun.

La lutte peut durer des heures et la première équipe qui marque les dix points remporte la partie.

 

A la fin, on fait sonner la cloche, tout le monde accourt. On soulève le petit rideau et les deux perdants embrassent, tradition oblige, le « cul de Fanny », représentation coquine d'une femme dévoilant ses fesses. La légende raconte que lors d'une partie endiablée dans le petit village de Brion, une joyeuse commère lança un pari : « les perdants pourront biser mon cul, pour se consoler ».

Le pari fut tenu et la dame s'exécuta devant la foule réunie.

 

« Ô ! nudité superbe, adorable déesse,

Permets que devant toi, je me jette à genoux,

Que je pose humblement un baiser sur la fesse,

Pour que vers mon foyer, je m'en retourne absous. »

 

 

 

 

Dans nos villages du Haut-Anjou sarthois, le dernier à posséder une piste de boule de fort est Saint-Germain-d'Arcé.

Autrefois le village de Chenu possédait deux pistes en terre, une au centre du village et une autre privée construite vers 1883. Ces deux pistes n'existent plus aujourd'hui. Seuls ont été conservés dans un lieu privé des dessins magnifiques exécutés par un illustre inconnu disciple de Gustave Doré et de Daumier.

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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