MOISSON ET BATTAGE - LES VAUX DU LOIR

Publié le 24 Juillet 2018

Croquis aquarellé Yves de Saint Jean

 

 

Ce que le paysan aime par-dessus tout c'est la « belle ouvrage », un champ bien labouré, des sillons bien droits qui partent à perte de vue rejoindre l'horizon, des blés qui passent du beau vert printemps au blond doré et qui ondulent doucement au gré du vent. Bien sûr qu'il calcule mais l'argent passe après ce bonheur simple d'avoir bien fait travailler Sa Terre. La grande peur de cet homme simple, c'est la fureur du ciel, l'orage, celui qui, en quelques minutes peut anéantir un dur labeur.

On raconte dans les grandes plaines du vendômois, qu'un matin, on retrouva un paysan pendu dans sa grange. La veille, une de ces tempêtes qui n'arrive qu'une fois par siècle avait couché à perte de vue ses beaux blés. Il n'en supporta pas la vision et préféra disparaître en même temps que sa récolte.

 

Croquis Yves de Saint Jean

 

 

 

« La moisson. On tond la terre comme une brebis. » Paul Claudel

 

 

En ce temps là, dans les Vaux du Loir comme dans toutes les campagnes, la faux est l'outil du moissonneur.

Un bon faucheur professionnel coupe 40 à 50 ares par jour dans les blés et les seigles et bien souvent 60 à 65 ares dans les orges et les avoines. A cette époque, il n'est pas rare de rencontrer une dizaine de faucheurs sur un même champ. Il est de tradition de s'entraider de ferme en ferme. Ils se disposent à quelques mètres les uns derrière les autres et avec le même grand geste circulaire abattent des andains* parallèles. C'est le faucheur de tête qui donne le rythme.

Les femmes et même les enfants suivent et forment des javelles* qui sont ensuite liées avec des brins de paille torsadés pour former des gerbes.

Les faucheuses mécaniques puis les moissonneuses lieuses firent leur apparition tractées par deux ou trois chevaux puis par des tracteurs. On pouvait alors faucher cinq à six hectares par jour. Moins de fatigue et on gagnait sur la qualité de la coupe et sur celle des gerbes qui s'égrenaient moins.

 

 

« Brouillard de mai, chaleur de juin, amènent la moisson à point. »

 

 

La moisson fut magnifique. Le temps étant de la partie après quelques jours de séchage dans les champs, un interminable va-et-vient de charrettes chargées de gerbes a rempli granges et hangars où la récolte a été mise définitivement à l'abri.

Quant à la fin de la journée, au moment où le soleil est déjà bas et commence à projeter sur les champs des ombres allongées, est attachée à l'avant de la charrette une gerbe enrubannée, fleurie et terminée par une croix d'épis de blé. A l'arrivée devant la grange, dans un silence respectueux, deux ouvriers détachent la gerbe enrubannée et la dépose devant les fermiers. On apporte une bouteille. Le plus vieux remplit son verre, le lève à hauteur de l’œil puis verse quelques gouttes de vin sur les épis consacrant par cette libation le beau froment doré, fruit du rude travail d'une année.

« A votre santé à tous et à la santé de la gerbe ! » et chacun vide son verre. Tous veulent que la tradition de la dernière gerbe soit respectée.

 

 

 

Croquis Yves de Saint Jean

 

 

 

« Qui bat son blé au mois d'août, le bat à son goût. »

 

 

La chaleur est étouffante, l'air, les couleurs, le ciel vibrent sous la canicule. C'est le grand moment de l'été. Elle est arrivée ce matin dans la cour de la ferme comme prévu par l'entrepreneur qui pour la circonstance est à la fois maréchal-ferrant, mécanicien et inventeur génial.

Elle, c'est la bête, monstre de métal avec son foyer cylindrique à grande surface de chauffe, ses quatre roues de fer, sa haute cheminée et ses énormes volants qui vont entraîner les courroies. Elle est tirée par quatre puissants percherons tout comme la batteuse Merlin - type 3 - grande culture, construite par l'entreprise du même nom à Vierzon. C'est une énorme boîte de bois, peinte en orange avec ses poulies et ses engrenages. Elle est équipée de secoueurs à vilebrequin, double nettoyage du grain et élévateur centrifuge.

Le fermier a prévu un stock de bois ainsi qu'une citerne d'eau pour alimenter le foyer et la chaudière.

A quatre heures du matin, il faut aligner la chaudière et la batteuse, soulever chaque roue au cric, caler de niveau, poser et tendre les courroies, remplir la « bouillotte » d'eau et mettre la machine en chauffe.

Elle va démarrer assez vite car elle est encore tiède de la veille.

C'est le travail de l'entrepreneur et de son mécanicien, vite noirs de suie, de cambouis et de poussière mélangées.

 

 

 

 

Pour les battages comme pour la moisson, on s'entraide d'une ferme à l'autre. Au lever du jour les hommes arrivent. Ils vont d'abord voir les machines avant d'entrer dans la maison pour boire le café et manger un morceau. Sur la table on a mis des bols, deux pains de quatre livres, une terrine de pâté, du beurre. Ils finissent de manger le fromage quand ils entendent un long sifflet de locomotive. La machine a atteint son point de chauffe et la bonne pression.

C'est le signal !

 

Dans un bruit d'enfer, chaque homme prend le poste auquel il est habitué. Il en faut quinze à vingt. Il y a ceux qui envoient les gerbes, celui qui coupe les liens, d'autres qui étalent la paille sur le tablier. La machine avale la paille en grain, la broie, la bat, la trie. Les courroies cinglent l'air, ronflent, soufflent, glissent sur les grands volants dans un zigzag interminable sans jamais dérailler.

La poussière est insupportable, s'insinue partout. Certains ont mis un grand mouchoir à carreaux sur leur nez.

Sur le côté de la « bête » plusieurs « goulottes » crachent leurs grains de blé qui remplissent des sacs que les plus costauds montent au grenier au-dessus de la maison. Le maître tend sa main sous le robinet qui salive ses grains d'or rien que pour sentir le blé glisser entre ses doigts. A l'autre bout, la lourde presse expulse ses bottes de paille tassées et ficelées que deux hommes empilent au fur et à mesure à l'aide de grands crochets.

 

 

 

Croquis aquarellé Yves de Saint Jean

 

 

A dix heures, le maître passe donner à boire. Il le fera régulièrement toute la journée. Avec la chaleur et la poussière, tous ces hommes peuvent vider un fût de cinquante litres de cidre.

« A boire, bon Diou, où bientôt on va péter de la poussière ! »
Les femmes ne sont pas en reste. Elles ont commencé par la traite des vaches. Maintenant elles s'activent dans la cuisine pour éplucher patates, carottes et salades, tuer, plumer et cuire les volailles car il faut nourrir toute cette équipe de gaillards.

A midi, c'est la pause. On reprend des forces : tomates, œufs durs, pot-au-feu, poulets rôtis, pommes de terre, salade, fromages, tarte et café le tout largement arrosé de cidre et de vin.

Gare au fermier qui nourrit mal ses « batteux ».

Pendant ce temps, le machiniste graisse et retend les courroies.

Au coup de sifflet de la locomobile chacun reprend son poste jusqu'à la nuit.

 

 

Croquis aquarellé Yves de Saint Jean

 

 

Bien que le travail soit dur, le jour de la batteuse est considéré comme un jour de fête car c'est le couronnement de toute une année de travail. C'est un moment fort, presque une épreuve initiatique pour les jeunes comme une entrée dans le monde adulte et paysan. On peut y exhiber sa force, son endurance et sa dextérité.

La batteuse est une « pourvoyeuse de sociabilité », une réunion de gens qui se connaissent et qui, ensemble malgré leurs différences, sauvent une récolte défendue pendant des mois un peu comme ils ont pu.

A la fin de la journée, la fermière a mis de grandes bassines et des seaux d'eau claire sur la margelle du puits pour se laver.

Alors que le chantier se termine dans les ultimes ronflements de la machine, la maîtresse des lieux a escaladé le tas de bottes de paille et y a planté un bouquet de fleurs.

Au souper, le vin et la goutte aidant, les langues se délient et mettent de la gaîeté. Malgré la fatigue, le peu de sommeil, la poussière, on est heureux d'avoir sauvegardé et mis à l'abri toute la récolte. Résonnent alors des souvenirs de jeunesse, des histoires de chasses et de pêches extraordinaires.

 

 

La vieille faucheuse - aquarelle et pastel Yves de Saint Jean

 

 

J'ai eu cette chance, étant gamin, de connaître ces moments intenses de vie. Ces souvenirs sont gravés à jamais et en écrivant ces quelques lignes l'odeur de la paille effleure mes narines.

Aujourd'hui la moisson ne vit plus à son rythme mais à celui imposé par les exigences de la rentabilité. D'énormes machines, cabines climatisées, pilotées par un seul homme, l’œil rivé sur un ordinateur de bord réalisent en quelques heures, sans fatigue, le travail d'une semaine à plusieurs hommes.

A cette époque lorsqu'on avait terminé, c'était un soulagement et on le célébrait. Les fêtes des moissons, jadis universelles, ont disparu et avec elles les talents et les gestes qui dépendaient de telles ou telles pratiques.

Plus de fêtes accompagnant le retour de l'ultime charrette chargée, plus de réjouissances autour de la dernière gerbe de blé, plus de bouquet de fête ou de mannequin de paille tressé offert à la femme du fermier.

D'ailleurs elle s'en moque, elle regarde « Plus belle la vie ».

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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P
Comme dirait Jupiter, cette agriculture là, essentiellement agronomique, c'était " l'ancien monde" !
Place depuis la fin des années 50 à l'omnipotence de la FNSEA et aux premières PAC, à la pollutions tous azimuts, aux mégas rendements, à la destruction du milieu naturel et de ce que les anciens avaient créé au fil des siècles ! " Faut être moderne ! "" Qui n'avance pas recule.." et autres slogans mortifères ont eu raison de la civilisation paysanne..Il reste " Le bonheur est dans le pré !" Elle est pas belle la vie ?
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Bonjour
Merci pour votre commentaire
Si vous vous intéressez à la vie de nos terroirs, je vous conseille un livre très intéressant "La fin des Terroirs" d'Eugen Weber chez Fayard/ Editions la Recherche ou Weber fait renaître un monde disparu. C'est un pavé de 800 pages. passionnant. C'est une édition de 1984.
Bien cordialement
Yves de Saint Jean
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