SOUVENIRS D'AMOUR

Publié le 3 Juillet 2018

 

Chacun l'aura compris, j'aime les belles histoires touchantes, bouleversantes ou troublantes.

Celles qui racontent la vie des gens du temps lointain ou de celui plus proche de nous. Celles qui traduisent la permanence de l'âme populaire, le flux et le reflux des sentiments, les amours, les colères et les haines, les croyances, les us et coutumes et toute la gamme des émotions humaines.

Je vous les livre comme je les ai ressenties au fil de mes découvertes, de mes rencontres ou de mes lectures.

 

Bien à vous !

 

Yves

 

 

 

 

 

*Souvenirs d'amour*

 

 

« J'ai là, dans un coin de mon cabinet, à demi caché dans l'ombre d'une lourde tenture de velours de Gênes, un petit meuble Louis XVI, une sorte de petite chiffonnière aux deux tiroirs garnis de fines ciselures dorées, aux quatre pieds élégants et minces. Une vieille parente me l'a laissée en mourant, comme une relique précieuse du temps qu'elle aimait.

En examinant attentivement le petit meuble, j'ai pressé, l'autre jour, un ressort secret dont j'ignorais l'existence. Un tiroir plat, habilement dissimulé, s'est ouvert. Il contenait une rose desséchée, la tige entourée d'un ruban de soie bleue sur lequel était finement brodés deux mots bien simples : « souvenirs d'amour. »

 

Cette rose avait un parfum indéfinissable du vieux temps, une odeur délicate, mystérieuse, inconnue : le parfum du passé sans doute. J'eus un frisson et la rose s'effeuilla.

 

Que de fois, la pauvre vieille tante me l'avait raconté ce passé, lorsque tout enfant encore on me conduisait chez elle le jeudi. Elle n'était pas gaie : elle avait le caractère hautain et l'humeur aigrie des femmes qui ont perdu de bonne heure les caresses maternelles et qui ont vieilli sans amour. Elle vivait seule avec une gouvernante de son âge. Tout, chez elle, était vieux, triste, solennel. Tout petit, elle me faisait peur ; dans la suite je l'aimais à cause de ses histoires.

 

Je m'asseyais sur un tabouret blanc recouvert d'une tapisserie à fond blanc jauni, avec de petits amours roses. Ma tante relevait ses lunettes sur son front et continuait l'histoire interrompue le jeudi précédent.

 

Elle en savait beaucoup et de bien jolies. Elle les racontait de sa voix chevrotante et toujours émue. Je l'écoutais avec passion. Je vivais avec elle ce poème de la galanterie, du luxe, de l'élégance et enfin de la terreur qui s'appelle le XVIIIème siècle.

 

Parmi ces histoires il en est une bien vraie et que j'aimais surtout ; c'était la sienne.

Elle était venue au monde tout près de la cour de Louis XVI. Dix mois auparavant, le comte, son père, avait épousé par amour une ravissante jeune fille protégée par la reine. Ma tante avait passé son enfance à l'ombre des arbres de Versailles, au milieu du luxe le plus raffiné, sous les regards d'un père jeune et aimable, d'une mère admirée et aimée de tous.

 

Leur bonheur avait duré dix ans. La Révolution avait tout interrompu. Arrêtés en même temps, emprisonnés ensemble, les noms des jeunes époux se trouvèrent sur la même liste, un beau jour du printemps 93. La charrette passa dans la rue Saint-Honoré, devant l'hôtel de famille du comte, où, de temps en temps, loin du tumulte de la cour, ils venaient s'enfermer avec leur fille chérie.

La comtesse s'affaissa ; elle ne vit pas tomber la tête de son mari : on la porta sans connaissance sur l'échafaud. « Ils ont dû se réveiller ensemble, comme après un mauvais rêve, acheva tranquillement ma tante, ce jour-là. Mais ses yeux papillotaient. Je me rapprochais d'elle et nous pleurâmes longtemps.

 

Depuis bien des années elle s'est réveillée sans doute, elle aussi, dans un autre monde, la pauvre femme. Mon tiroir secret m'a rappelé cette existence brisée ; j'ai cru entendre de nouveau sa voix émue et revoir ses mains tremblantes. Malgré moi, devant ma vieille rose effeuillée, je retrouve ce vieux temps qu'elle m'avait fait aimer.

 

Derrière la broderie du ruban de soie bleue, il y avait une date : 28 may 1780. C'était la veille du mariage des parents de ma tante.

 

Je les revois tous les deux dans les allées du Trianon, le jeune comte offrant à sa fiancée la fleur dont il vient d'enlever délicatement les épines : « Mettez cette rose à votre corsage, ma toute belle. » Et elle lui permettait de la poser lui-même, et il lui baisa la main.

 

Et puis les fêtes du mariage : de la soie, de l'or, des lumières, des habits constellés de pierreries, des robes de déesses, le menuet, la pavane, et par-dessus tout cela, cette suprême élégance, cette grâce à jamais perdue. Tout cela passe et tourbillonne devant moi. Je chantonne un air de gavotte en contemplant ma pauvre fleur fanée.

 

Comme un éclair aussi j'entrevois la lame brillante du couteau fatal et je me prends à pleurer.

Si on me voyait ! »

René Tardiveau

 

 

Ce texte extrait de la « Revue littéraire et artistique de Touraine » de janvier 1888, sous la signature ci-dessus est en réalité dû à la plume de René Boylesve. Ce fut, selon Boylesve lui-même, le premier écrit qui parut dans la presse et à l'insu de ses parents.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Boylesve

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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