LA LOIRE DANS TOUS SES ETATS DE JEAN-MARY COUDERC

Publié le 16 Septembre 2018

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

Rédiger et tenir un blog c'est construire une relation avec des lecteurs ou d'autres blogueurs sur un thème ou des idées qui nous ressemblent. C'est l'occasion d'échanger des informations, de commenter éventuellement des événements, de proposer des services ou une connaissance. On peut être d'accord ou en opposition tout en restant, il va de soi, dans le plus grand respect et la plus élémentaire courtoisie.

 

Jean-Mary Couderc est agrégé de géographie, Maître de conférences à l'université de Tours, spécialiste en biogéographie, paysages et archéologie. Ancien président de la SEPANT (Société pour l’Étude, la Protection et l'Aménagement de la Nature en Touraine) et de l'Académie de Touraine (Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Touraine). Il est l'auteur de plus de 300 articles et de nombreux ouvrages sur l'environnement et le patrimoine de Touraine.

Nous nous connaissons depuis plusieurs années et partagions les amitiés d'un éminent géographe, Yves Babonaux, professeur à Paris I Sorbonne, spécialiste de la Loire, et de son épouse Anne-Marie, elle-même professeure de géographie urbaine, tous deux et pour notre grande peine aujourd'hui décédés.

Jean-Mary Couderc m'a adressé ce texte ci-dessous que je publie avec son autorisation. Il l'a remis le 22 mai dernier à Pierre Richard, l'actuel président de la SEPANT, dans le cadre d'un « raout » intitulé :


 

* La Loire dans tous ses états *

 


 

Le point de vue de Jean-Mary Couderc

 

 

Aquarelle Yves de Saint Jean


 

 

« Permettez-moi de vous donner mon sentiment sur le sujet. J'ai passé une partie de ma vie à défendre la nature en Touraine et particulièrement la Loire naturelle, et à militer pour la restauration et la préservation de ses milieux. J'ai longtemps et naïvement cru qu'on pouvait partout dans les villages faire fonctionner normalement les stations d'épuration ; que les industries proches du fleuve pourraient retenir les métaux lourds (cadmium, plomb, arsenic...) et les centrales électro-nucléaires ne jamais lâcher de produits radio-actifs soit officiellement comme le tritium, soit clandestinement comme du plutonium à la suite de l'accident nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux en 1980 par exemple et ne plus jamais contribuer à l'échauffement des eaux ; que les agriculteurs cesseraient d'employer des produits toxiques pour la santé humaine et animale, des pesticides à profusion et bientôt un florilège de produits nouveaux comme les néonicotinoïdes, tueurs d'abeilles. Qui aurait imaginé que les fabricants de nourriture humaine emploieraient à l'envie des nano-particules pour des motifs indignes ou ridicules ? Et qu'il faudrait à chaque fois les interdire pour préserver notre santé et ne pas les retrouver dans la Loire, comme par exemple le dioxyde de titane cancérigène figurant sur nos emballages alimentaires alimentaires sous l'innocent code E 171...

On y trouve aussi les composés hormonaux, les perturbateurs endocriniens menaçant la reproduction humaine en dégradant les caractères sexuels, les produits pharmaceutiques et les composés organiques.

 

Qui aurait imaginé il y a quelques décennies que nos eaux de boisson seraient menacées de contenir certains de ces produits qu'on y laisse sous prétexte qu'il ne s'agit que de traces ?

 

Aquarelle Yves de Saint Jean


 

Bref, aurait-on pensé il a peu que la Loire s'apparenterait au Rhône moyen et inférieur, un égout où le poisson pêché est interdit à la consommation. Regardez notre Loire des fenêtres de cet auguste établissement universitaire ; en ce moment ses eaux sont brun- rouge, c'est à dire que leur charge en détritus bloque pour partie les radiations longues tirant sur le rouge, pas de bleu évidemment, les radiations courtes que seules les eaux pures des lacs de montagne filtrent pour partie. Dans un mois, ses eaux seront vertes pour toute la saison estivale (regardez en particulier la couleur des micro-cascades formées par les blocs de pierre sous les premières arches du pont Wilson), ceci en raison du développement phénoménal du micro-plancton lié à l'augmentation de la chaleur, du rayonnement solaire et de l'énorme charge alimentaire des eaux.


 

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

Une fois de plus, j'essaierai, en vain, de faire comprendre aux jeunes, ce qu'était la Loire quand j'avais 10 ou 15 ans, ce qu'ils n'ont jamais vu et tableau qu'ils ne peuvent pas croire venant d'un homme âgé. On y pêchait à vue, la visibilité pouvant aller (surtout du haut d'un pont) jusqu'à 2, 50 m de profondeur ; on choisissait son poisson parmi le dense peuple des eaux claires ; d'aucuns s'intéressaient seulement aux perches zébrées constituant un met de choix, d'autres se contentaient de friture : ablettes, goujons et gardons, etc... Je me revois choisissant mes captures mais relevant rapidement ma ligne pour éviter que les brochetons, constamment aux aguets, ne s'emparassent de mes proies et ne cassassent mes lignes...

Se baigner dans la Loire actuelle est non seulement interdit (et on devrait faire respecter cette interdiction), mais c'est une folie au plan médical, connaissant les maladies qu'on peut y récolter. Vous me direz que la Loire n'est pas le seul exemple européen ? En effet, mais ce n'est pas une consolation. Souvenez-vous des balivernes du genre : « Bientôt je me baignerai dans la Seine » ou « Bientôt le saumon va remonter dans la Tamise »...

 

Aquarelle Yves de Saint Jean - pêcheries dans l'estuaire de Loire


 

Le saumon : parlons-en ! Malgré de très gros travaux sur les affluents comme l'aménagement du barrage de Poutès sur l'Allier et la suppression du barrage du Bec-des-Deux-Eaux sur la Vienne en Touraine, travaux justifiés mais survenus trop tard, on est passé de 40 000 remontées vers 1900, à 10 000 au moment de la dernière guerre, puis à quelques centaines dans les années quatre-vingt-dix et désormais une poignée (quelques dizaines ?) malgré l'interdiction totale de sa pêche.

Mais comment pourrait-on faire remonter un poisson qui a de gros besoin d'oxygène dans un tel bouillon de culture où il attrape maladies et champignons divers sur la moindre de ses plaies ?

La situation dans notre fleuve n'est pas différente de celle de nos campagnes que, depuis dix ans, nombre d'oiseaux ont désertées : plus de cochevis huppé, de bouvreuils, plus de chardonnerets en été, (ceux visibles l'hiver venant de Russie ou de Scandinavie ne connaissent pas les pesticides dans leur pays d'origine) ; idem pour les pipits, l'hypolaïs polyglotte et bientôt plus d'alouettes chantant au-dessus de nos têtes.

Et si l'on se tourne vers le reste du monde, un désastre : de moins en moins de forêts devant la prolifération des palmiers à huile ; plus une seule forêt digne de ce nom en Côte d' Ivoire (sauf celle de San-Pedro qui est un parc national mais dont les limites sont peu à peu rognées), bientôt plus de forêts pour les orangs-outangs d'Indonésie. On a déjà fixé pour ce siècle la date de l'extinction des rhinocéros, des éléphants, des guépards etc... Mon sentiment c'est que nos petits enfants connaîtront un jour une nouvelle extinction de masse, la sixième après celle des dinosaures, avec cette différence que celle-ci aura l'homme lui-même pour responsable.

​​​​​​​

Alors mes amis, êtes-vous tous prêts pour un suicide organisé ?

 

 

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

Rédigé par Jean Mary Couderc et Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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