JOUR DE TOUSSAINT

Publié le 30 Octobre 2018

 

« Novembre, Toussaint le commande,

Saint-André le voit descendre.» - dicton

 

On est allé chercher cette semaine les marguerites de la mort à grandes ou petites fleurs jaunes, blanches, rouges ou multicolores.

Comme chaque année en ce jour de Toussaint, fête grave et recueillie, on fera la traditionnelle tournée des tombes pour fleurir la mémoire de Louis, Marceline, Alphonsine Norbert ou Henri en un geste d'hommage.

 

L'horloge du temps qui passe

 

C'était arrivé l'hiver dernier. Les hommes étaient dans le bois à débiter des piquets d'acacia et de châtaignier pour la vigne et réparer clôtures. Avec les brindilles, les petites branches et le bois mort ils préparaient aussi des fagots et des bourrées qui serviraient à allumer le feu.

Au loin, ils entendirent crier.

On les appelait.

« Venez-vous en bin vite, un grand malheur est arrivé. »

« De quoi don qui s'est passé ? »

« C'est le père, il est tombé dans la cour. »

 

On a transporté Henri sur son lit, inconscient. Le journalier a attelé la jument. Il est allé chercher le médecin et monsieur le curé.

« Henri a eu une attaque, il ne s'en remettra pas. Avant ce soir, il sera parti » prévient d'emblée le docteur. Mélanie, sa femme, ne dit rien, le visage figé, elle semble ailleurs. Le temps passe et la mort vient.

 

Monsieur le curé s'est recueilli devant le corps d'Henri et lui a apporté l'extrême-onction avec l'huile bénite et l'imposition des mains :

« Par cette onction sainte que le Seigneur en sa grande bonté vous réconforte par la grâce de l'Esprit Saint. Ainsi vous ayant libéré de tous vos péchés, qu'il vous sauve et vous relève. »

Comme l'avait prévu le médecin, Henri a rendu son dernier soupir en fin d'après-midi.

Sur la table de nuit, on a allumé un cierge près d'une soucoupe remplie d'eau bénite où trempe une branche de buis.

 

La famille a commandé un cercueil en chêne au menuisier et un enterrement de première classe à monsieur le curé. Elle a prévenu monsieur le Maire et le garde champêtre qui a promis de passer dans les maisons et les fermes pour prier les gens à la sépulture.

 

A la ferme, on a fermé les volets, arrêté les horloges, voilé les miroirs.

Après la toilette du défunt, le corps fut habillé et chaussé. Un missel a été glissé sous son menton et ses mains jointes tiennent un chapelet. Dans la poche du veston, on a glissé sa blague à tabac et sa vieille pipe en bruyère.

Les veilleuses sont arrivées. Elles vont ainsi se relayer pour passer les nuits près du mort en récitant des prières. Pour les réconforter, elles pourront se servir une soupe qui mijote sur le coin de la vieille cuisinière à bois. Il y a aussi un peu de café. Les visites se succèdent. Dans le silence de la maison, chacun évoque autour d'un verre des souvenirs avec le disparu.

 

 

Sous une petite pluie fine, le glas annonce à 11 heures l'office des défunts. Le corbillard orné de plumets est tiré par deux chevaux. Le porche de l'église est orné de tentures galonnées d'argent. Les porteurs emmènent le cercueil et les couronnes faites de feuilles de buis et de laurier devant l'autel, puis, tout le village qui attend, pénètre alors dans la pénombre froide de l'église : Les hommes à droite, les femmes à gauche.

 

« Au commencement était le Verbe, et le verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C'est par lui que tout est venu à l'existence, et rien de ce qui s'est fait ne s'est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas arrêtée...».

 

Monsieur le curé a lu le prologue de l’Évangile selon Saint-Jean pour accueillir le corps d'Henri puis les enfants allument les cierges autour du cercueil. Dans son sermon, il rappelle que même si Henri ne fut pas un assidu des bancs de l'église, sa vie, faite de courage et de sacrifice pour les siens, en fait un vrai fils de Dieu.

 

« J'veux point de grand discours, qu'on me mette dans le trou avec une pierre dessus pour que j'ai pas froid » avait dit Henri de son vivant. La cérémonie fut donc brève. Monsieur le curé chanta le « de profundis » puis il annonça qu'après la mise en terre la famille accueillerait tout le monde au café sur la place et qu'il y aura à manger et à boire ».

« C'est bin rien qu'nous autres, on est peu de choses. »

« Quand c'est l'heure, c'est l'heure, on ne choisit point. »

 

 

Au début, chacun prend une tête de circonstance puis après quelques verres, la discussion s'anime. On rappelle avec des sourires entendus et des regards complices qu'Henri aimait bien « courir le guilledou ».

On évoque aussi son côté soupe-au-lait. On s'amuse de sa dernière grande colère, quand aux dernières élections, il avait planté un épouvantail habillé d'une veste retournée devant la maison du maire. Il lui en voulait de ne pas être intervenu, comme il l'avait promis, contre ces « gratte-talus » qui pour deux ou trois épis de blé de plus se permettent de labourer les chemins communaux.

 

Avant de se séparer, chacun redevient grave. On embrasse Mélanie et on salue la famille pour une dernière tournée de condoléances.

 

Mourir fait partie de la vie.

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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