LA FIN DES TERROIRS

Publié le 25 Octobre 2018

 

 

 

Charles Péguy a écrit : « Il y aurait de bons courriers à faire de France et de pays que nous croyons connus ; l'étrange n'est pas toujours au pays étranger ; on ferait d'immenses découvertes chez soi ; on obtiendrait de singuliers résultats, si l'on savait regarder le pays habituel d'un regard inhabitué ; regarder la France comme si l'on n'en était pas ».  (Cahier de la Quinzaine du 15 mars 1904)

 

Cela n'aura échappé à personne, au fil de mes articles, que je voue un intérêt particulier pour la ruralité, notre vallée du Loir, la vie de nos villages, nos campagnes, les hommes, leurs histoires et la diversité de nos terroirs.

Depuis quelques années, j'ai sur le coin de mon bureau un gros ouvrage de plus de 800 pages que je feuillette et relis régulièrement : « La Fin des TerroirsLa modernisation de la France rurale 1870-1914 » d'Eugen Weber (Fayard). Il m'avait été conseillé par un ami, aujourd'hui disparu, passionné par la vie des terroirs et de sa Sologne en particulier.

L'auteur y fait revivre tout un monde disparu, celui des ruralités particularistes, longtemps restées prisonnières de coutumes et traditions.

 

 

 

 

Cet ouvrage, devenu un classique, dresse un portrait saisissant, nouveau, étrange du paysan français du XIXè siècle.

Étrange en effet et étranger, ce « sauvage » couchant dans des huttes de fougères, largement illettré, ignorant le système métrique, la monnaie et la langue française, parfois le plus grand pays au-delà du sien.

 

« Vous n'avez pas besoin d'aller en Amérique pour voir des sauvages », songeait un parisien en traversant la Bourgogne vers 1840. « les peaux rouges de Fenimore Cooper sont ici écrivait Balzac dans ses « Paysans » (1844).

Proverbes, chansons, contes populaires, témoignages de contemporains qu'ils soient fonctionnaires, magistrats, prêtres, militaires ou instituteurs et voyageurs, ce livre regorge d'informations, d'anecdotes, d'histoires locales, fruits de longues recherches dans les archives nationales et départementales, les préfectures, les ministères, les musées des Arts et Traditions, les bibliothèques...

 

Weber, l'américain parlant couramment le français, l'historien de la France du XIXè siècle, nous explique que son ouvrage lui a été inspiré par la lecture d'un livre de Roger Thabault « Mon village » où il découvre qu'un profond bouleversement s'était produit dans le petit village de Thabault, Mazières-en-Gâtines (Deux-Sèvres), et dans de nombreux villages de la campagne française, pendant la période étudiée par l'auteur : 1848-1914. Ce changement allait au-delà de l'histoire politique telle qu'il la connaissait, tout en s'y mêlant étroitement. Un second ouvrage écrit par un folkloriste, André Varagnac, « Civilisation traditionnelle et genre de vie » le disposait à aller s'intéresser plus en détails à cette période dont il est, sans conteste, le grand spécialiste.

 

L'un des bénéfices de son approche est de faire apparaître le fossé qui sépare la France des villes de la France des campagnes et la diversité de ces derniers. Fiction d'une nation une et indivisible qui ne fut réalisée qu'au XXè siècle.

La communauté paysanne n'est pas une non plus. De notables différences existent entre paysans bretons et ceux du Limousin, de Touraine, d'Anjou, de l'Ardèche, de la vallée du Loir... entre les parlers, les coutumes, l'alimentation, l'habitat, les modes de cultures.

Autant de chapitres sur les fêtes, les veillées, la religion, la criminalité, la nuptialité, la circulation des nouvelles, le livre regorge de détails saugrenus, parfois monstrueux, insoupçonnés.

 

 

Eugen Weber nous fait renaître un monde disparu.

 

 

Car le « sauvage » s'est urbanisé civilisé, policé. Il a gagné les villes, parce que c'est là qu'on peut gagner sa vie ; et les modes des villes l'ont gagné à leur tour.

Les grandes peurs, les vieilles croyances, la misère, les maladies ont reculé. Comment est-il passé de son isolement à l'ouverture sur l'extérieur, d'une économie de subsistance à une économie de marché, de l'usage de la langue locale à celui de la langue officielle ?

Eugen Weber analyse au fil des pages les facteurs de ce « Grand Chambardement ».

 

Mais l'auteur est lucide. Il cite La Rochefoucauld qui a fait observer « qu'on ne connaît bien les choses que lorsqu'on les connaît dans le détail, et que les détails étant infinis, notre savoir est voué à rester superficiel et imparfait ».

C'est là une remarque que Weber fait sienne pour un ouvrage comme celui-ci dans lequel toutes les conclusions de nature générale s'appuient sur une documentation d'abord nécessairement partielle et incomplète. En outre des secteurs très importants de la France rurale continuèrent à vivre dans leur monde à eux au-delà de la fin du XIXè siècle. On en trouve encore les stigmates de nos jours dans les mentalités et comportements de gens restés sédentaires.

 

La première édition de cet ouvrage absolument passionnant est paru en janvier 1984 (celle que je possède). Une nouvelle édition parue en 2011 a été préfacée par Mona Ozouf.

 

 

Eugen Weber était mondialement connu. Il est décédé en 2007. Il était membre de l'Académie des Arts et Sciences et professeur émérite à l'Université de Californie - Los Angeles. Il s'est rendu célèbre pour ses travaux sur la France du XIXè et XXè siècle.

 

 

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Eugen_Weber

http://www.ina.fr/video/CPC95001535

http://www.ina.fr/video/CPB91002654

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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