UNE JOURNEE A GIVERNY

Publié le 10 Octobre 2018

 

« C’est au Quartier Latin que je fis la connaissance de Claude Monet. Moi je sortais de prison, lui il peignait je ne sais où. Nous fûmes vite en sympathie. Nos rencontres n’étaient pas fréquentes. Des amis communs nous réunissaient quelquefois, des camarades à qui le peintre avait donné quelques marines… et déjà l’on se disait, avec un point d’orgueil : c’est du Monet… » Georges Clémenceau

 

« Je suis dans le ravissement, Giverny est un pays splendide pour moi » confiera Claude Monet, « fou de fleurs », à son ami Théodore Duret. Pendant plus de 40 ans, Claude Monet qui s’installe en 1883, va transformer son verger d’herbes et de pommiers en un patchwork de couleurs et de senteurs. C’est là que sont nés les Nymphéas exposés dans le monde entier.

« J'ai acheté la maison et, petit à petit, je l'ai agrandie. Mon salon était la grange...Nous nous sommes tous mis au jardin. Je bêchais, plantais, sarclais moi-même ; le soir les enfants arrosaient. A mesure que la situation s'améliorait, je m'étendais...» confiait-il quelques années avant sa mort à son visiteur Marc Elder.

Ainsi est né ce paradis des couleurs, petite principauté indépendante dédiée à l'art et à la beauté de la nature. Giverny est une « Création » au cœur d'une vie d'artiste. Ce jardin a été planté pour être un lieu de peinture, un atelier de plein air. Y pénétrer c'est entrer dans une œuvre d'art qui vit au rythme du calendrier des floraisons.

 

 

Devant la maison, le Clos normand, aux tracés géométriques, disparaît sous une profusion de fleurs aux couleurs vives juxtaposées comme sur la palette du peintre. Dahlias, iris, folie des tulipes, roseraie, rares églantines, délicieuses capucines, bulbes de printemps, clématites montantes sur les arceaux...Monet aligne des carrés de couleurs comme des tableaux accrochés aux murs.

«...Des fleurs disposées en un ensemble qui n'est pas tout à fait celui de la nature, puisqu'elles sont semées de façon que ne fleurissent en même temps que celles dont les nuances s'assortissent, s'harmonisent à l'infini en une étendue bleue ou rosée et que cette intention de peintre puissamment manifestée a dématérialisées, en quelque sorte, de tout ce qui n'est pas la couleur. Fleurs de la terre et aussi de l'eau, ces tendres nymphéas que le maître a dépeints dans des toiles sublimes... ». Marcel Proust, dans une chronique du Figaro, analysait ainsi d'une manière visionnaire ce rapport entre peinture et nature.

 

 

Un passage souterrain permet de gagner le jardin d'eau sans avoir à traverser la route. Ici Monet a voulu créer un monde hors du monde qui n'appartiendrait qu'à lui seul.

« L'idée des Nymphéas tenait Monet depuis longtemps. Silencieux chaque matin, au bord de son étang, il passait des heures à regarder nuages et carreaux de ciel bleu passer en féeriques processions, au travers de son jardin « d'eau et de feu ». c'est sans doute ainsi que le peintre désignait ce monde hors du monde réel... » témoigne son ami Clémenceau.

Monet confiera plus tard à Marc Elder : « J'ai mis du temps à comprendre mes nymphéas. Je les avais plantés pour le plaisir ; je les cultivais sans songer à les peindre... Un paysage ne vous imprègne pas en un jour... Et puis, tout d'un coup, j'ai eu la révélation des féeries de mon étang. J'ai pris ma palette... Depuis ce temps je n'ai guère eu d'autre modèle. »

 

 

Gérald Van Der Kemp sauve Giverny

 

Cette œuvre d'art a pourtant bien failli disparaître. A la mort de Monet, en 1926, son fils Michel hérite de la maison et du jardin. Il n’y habite pas et c’est Blanche Hoschedé, sa belle-fille, qui veille sur la propriété. La deuxième guerre mondiale va donner le coup de grâce, la maison et le jardin tombent à l’abandon et en 1966 Michel Monet lègue la propriété à l’Académie des Beaux Arts.

 

 

Lorsque Gérald Van der Kemp « le conservateur soleil » est nommé conservateur de Giverny en 1977, c’est une désolation. Les vitres des serres et de la maison ont volé en éclat, les boiseries sont très dégradées, l'escalier écroulé, et trois arbres ont poussé dans le grand atelier.

Van der Kemp, « l’homme qui a dormi avec Mona Lisa » ainsi le surnommait la presse américaine en souvenir des temps de guerre où, gardien des merveilles du Louvre, au château de Valençay, il plaçait chaque soir la Joconde au pied de son lit, demeure avant tout cet homme d’exception qui a ressuscité le château de Versailles. Son énergie, sa haute stature, ses nombreuses relations internationales, son charisme et la présence sans failles de son épouse américaine vont faire des merveilles.

En quelques années, grâce à des mécènes, notamment américains, il transforme une ruine en un pôle de culture majeur. L’ouverture au public a lieu le 1er juin 1980. Depuis, le site attire chaque année plusieurs centaines de milliers de visiteurs du monde entier venus découvrir un lieu d’exception, une atmosphère unique d’un enchantement perpétuel.

Gérald Van der Kemp qui aimait le beau, repose dans le petit cimetière de Giverny non loin de la tombe de Claude Monet.

 

 

Il y a quelques années, j'ai eu le merveilleux et inoubliable privilège de pouvoir parcourir les jardins avec quelques amis dans le calme d'un matin d'été avant la vague ininterrompue et le brouhaha des touristes qui piétinaient d'impatience à l'entrée ; moments exceptionnels !

 

La maison et les jardins de Giverny sont un monde d'illusions, un univers qui ne doit rien à la nature, créé par un artiste pour son art. Monet est cet artiste capital, longtemps maudit qui avec ses amis impressionnistes révolutionna l'art à la fin du 19ème siècle. Il a ouvert des voies nouvelles, inspiré de nombreux artistes et Giverny est sans doute avec les nymphéas le premier des laboratoires de l'abstraction.

Octave Mirbeau, écrivain, amateur d'art, féru de botanique écrivait : « C'est là, dans cette perpétuelle fête des yeux, qu'habite Claude Monet. Et c'est bien le milieu qu'on imagine pour ce prodigieux peintre de la vie splendide de la couleur, pour ce prodigieux poète des lumières attendries et des formes voilées, pour celui qui fit des tableaux respirables, grisants et parfumés, qui sut toucher l'intangible, exprimer l'inexprimable, et qui enchanta notre rêve de tout le rêve mystérieusement enclos dans la nature, de tout rêve mystérieusement épars dans la divine lumière. »

 

 

Si aujourd'hui, ce jardin reste fidèle à l'esprit et aux œuvres de Monet, il n'est, bien entendu, pas celui que le peintre a connu mais il continue de vivre au rythme du calendrier des floraisons grâce aux jardiniers, nouveaux artistes des couleurs et aux bénévoles qui veillent et entretiennent ce chef-d’œuvre avec un soin digne des restaurateurs d'art.

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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