LA DEMANDE EN MARIAGE - LES VAUX DU LOIR

Publié le 18 Novembre 2018

 

 

« Marie ton fils quand tu voudras et ta fille quand tu pourras. » dit le dicton.

 

 

André avait fait sa déclaration au bal du dernier comice et Jeanne avait dit oui.

Ce dimanche, il a pris sa décision, mis son bel habit, attelé Volige à la petite carriole et cigarette au coin des lèvres, destination la ferme des Récollets de Lucien et Angèle.

 

Lucien a échappé au massacre des tranchées. Profondément marqué, la nuit, il se réveille parfois en sursaut et croit entendre le cri d'un soldat qui bascule dans une tranchée ennemie. Légèrement gazé, il souffre de problèmes respiratoires.

 

Il a épousé Angèle, la fille d'un fermier dont les terres touchaient les siennes. Ils se sont fréquentés quelques mois puis Angèle tomba enceinte. Comme on dit par ici : « elle a fêté Pâques avant les Rameaux ». Ailleurs on pouvait dire « qu'elle a perdu une petite plume de l'aile ».

 

Comme ils s'aimaient d'amour, ils décidèrent, avec l'accord des familles, d'unir leurs destinées, preuve, malgré tout, d'une certaine tolérance dans une société rurale que l'on dit fermée sur des principes rigides. Angèle apporta en dot les terres héritées de ses parents morts de la grippe espagnole.

Angèle est une belle et grande femme à la chevelure blonde, au caractère bien trempé, causante et pas fière. Fausse maigre, les mauvaises langues et les jalouses disent « qu'elle est comme les biques, elle a la graisse en dedans ».

Ils ont deux filles, Jeanne, l'aînée et Mariette la cadette.

 

Arrivée dans la cour de la ferme, Jeanne est venu à la rencontre d'André et discrètement lui « a sauté au cou comme une belle médaille ».

« - Je suis venu voir ton père.

« - Il est à la maison avec Angèle.

 

André pousse la porte fermière à double battant, à la fois ouverte et fermée. On tire le haut pour voir qui est l'intrus et on ne lui ouvre le bas que s'il est digne d'entrer.

 

« - Salut André, quelle bonne surprise ! Entre mon gars. Tu arrives au bon moment. Tu mangeras bien un morceau avec nous ; quand y en a pour quatre y en a pour cinq, lance Lucien tout joyeux.

 

Mais André n'a pas la tête à la dégustation, lui si sûr, si causant, toujours à l'aise ne semble pas dans son assiette. L'air tout « ballot » il tourne sa casquette entre ses doigts, regarde ses pieds, ne trouve pas ses mots et cherche de l'aide dans le regard d'Angèle qui a compris, avec son petit air de rien, l'objet de la visite du jeune homme.

« - Lucien, je crois que notre ami a quelque chose à te demander...

« - Merci Angèle, soupire le garçon.

« - Je t'écoute mon gars, dit Lucien.

« - Voilà Lucien, je voudrais marier Jeanne, seriez-vous d'accord pour me donner votre fille ?

 

Un silence lourd et pesant s'est subitement installé dans la pièce.

Mais Lucien n'est pas né de la dernière pluie car il sait depuis longtemps. Il joue la surprise. Il semble réfléchir tout en fixant intensément le sol. Il remonte et abaisse sa casquette plusieurs fois  laissant découvrir un crâne blanc comme un drap et chauve comme un œuf. Les secondes semblent interminables à André car il sait qu'amener le père à marier sa fille, ou à « vendre sa vigne », n'est pas l'affaire d'un instant comme disent certains railleurs. Il a vu des paysans ayant une fille à établir se faire festoyer pendant une année entière avant de donner leur consentement.

Le chien qui dort devant la cheminée semble avoir compris, lui aussi, qu'un événement d'importance arrive dans la famille. Chacun retient son souffle. Jeanne a saisi le bras d'Angèle.

Lucien regarde sa femme qui baisse les yeux en signe d'agrément.

« - Et toi, Jeanne qu'en penses-tu ?

« - J'dis pas non, je l'aime bien mon André !

« - Bon, alors comme tout le monde semble d'accord, je l'suis aussi ! Allez trinquons, bon sang quelle journée !

 

 

Ils ont vidé leurs verres puis se sont installés autour de la table. Angèle avait préparé un fricot avec une poule et des légumes du jardin qui mijotaient depuis le matin sur la cuisinière à bois. On a parlé du temps, des prochaines campagnes de labour, de la chasse, du bois qu'il faudra couper cet hiver et de ce gredin d'Albert qui s'est fait surprendre avec la femme du vétérinaire.

 

Le mariage n'est pas une mince affaire. Bien plus que l'association de deux individus, c'est une tractation collective, une alliance entre familles. L'attirance mutuelle n'est pas tenue pour suffisante. Il concerne deux clans et toute la société dans laquelle ils vivent est touchée par leur arrangement. La transmission des terres est chose bien trop sérieuse pour dépendre exclusivement des sentiments. Dans une société rurale, il est important de conserver ou d'accroître le patrimoine foncier.

Mariage des terres d'abord, d'amour ensuite, amour des terres enfin.

« Ton petit bien, plus mon petit bien pourrait nous faire un grand bien » dit le dicton.

 

A cette époque on se marie « au pied de chez soi ». Se marier au loin n'a pas de sens car à quoi bon unir des terres trop éloignées. Chaque paroisse rurale constitue ainsi, avec les paroisses limitrophes, une « communauté de voisinage » à l'intérieur de laquelle s'effectue la plupart des mariages ainsi que l'assure le dicton populaire « qui se marie au loin trompe ou est trompé ». Se « déplacer », notamment pour une fille, à cette époque, est souvent signe de vie dissolue.

Avant de s'engager, promise et promis doivent bien se connaître. La fréquentation peut durer deux ou trois ans. Jeanne et André, eux, se connaissent depuis l'enfance.

 

André a annoncé la nouvelle à Prosper et Clémence, ses parents, qui sont ravis de son choix.

Il faudra prendre rendez-vous avec Lucien et Angèle pour que les deux familles se rencontrent et parlent affaires.

 

Une bonne nouvelle en accompagne parfois une autre. Prosper et Clémence annoncent que Jean, le frère aîné d'André, a décidé de quitter la ferme. Peu fait pour le travail de la terre, il a postulé pour un poste dans l'administration postale, à la ville.

« - Et si tu revenais t'occuper des terres ? demande Prosper.

« - Je dis pas non mais je veux faire comme je l'entends, répond André enchanté de cette proposition qui lui offre un vrai statut.

Il avait dû quitter la ferme et s'était fait embaucher comme charretier et homme à tout faire dans une grosse propriété voisine. Dans la plupart des cas, il était peu imaginable que la fille d'un maître puisse épouser un employé de la ferme. Il arrivait parfois qu'en cas de veuvage, la veuve se marie avec son charretier ou que le veuf convole avec la bonne. On disait alors qu'il ou elle avait gagné « le grand lit ».

 

 

Les accordailles.

 

Les deux familles se sont rencontrées dans une bonne ambiance. Elles sont honorablement connues dans la commune et n'ont jamais vécu de troubles particuliers sinon quelques chamailleries bien vite oubliées.

Ce n'était bien entendu pas toujours le cas et la plupart des familles à quelques exceptions près ne se fréquentaient guère, divisées qu'elles étaient par « d'interminables procès de mitoyenneté, de partage ou de bornage de terres qui engendrent de sourdes rancunes et des haines tenaces ».

 

Angèle a préparé un bon repas, un coq en barbouille et Prosper a apporté les vins. Après quelques banalités, il ont abordé les choses sérieuses : le partage des dépenses, l'achat des bagues et parures de noces, les meubles, l'horloge dont les battements rythmeront la vie familiale, la dot, la publication des bans, la préparation des invitations et... le rendez-vous chez le notaire...

 

En matière de dot, la négociation fut serrée tout en restant courtoise. La dot est le pivot de cet arrangement et dans bien des cas on pouvait s'attendre à des conflits sans fin.

Pour Jeanne, outre ses bijoux et son trousseau qu'elle prépare chaque hiver depuis des années, elle apporte sa garde-robe composée de linge de corps, jupes, corsages, tabliers, chemises, bas et dentelles ainsi que 12 draps, autant de nappes et serviettes brodées à ses initiales, ses meubles, son lit, sa commode, sa machine à coudre, sa vaisselle, une petite vigne, son chat ainsi qu'une somme de 2000 francs.

André, le futur époux, devient le maître de la ferme de Prosper et Clémence avec les terres, les bois, tout le matériel et les animaux.

Les mariés s'installeront dans leur maison. Les parents déménageront par la suite dans la maison de la mère de Clémence dans le bourg. André apporte vêtements, linge et bijoux à usage personnel ainsi qu'une somme de 2000 francs.

 

C'est seulement quand tout sera scellé et signé chez le notaire que la date des festivités sera fixée.

 

 

A suivre : Un beau mariage.

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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