DES CONTES POUR NOËL

Publié le 16 Décembre 2018

 

 

« Le conte est difficile à croire ; mais tant que dans le monde on aura des enfants, des mères et des mères-grands, on en gardera la mémoire. » Charles Perrault – Peau d'âne

 

 

Fruits de l'imaginaire d'écrivains, de conteurs, de parents ou de grands-parents, contes et  histoires ont toujours eu une place importante dans les traditions de Noël et dans leur transmission. Ils font la joie des anciens qui aiment à les raconter et des enfants qui les écoutent sagement la bouche grande ouverte comme pour déguster chaque parole.

 

Issus de thèmes liés à l'histoire sainte et à la Nativité, ils apparaissent au Moyen Age, époque ou l'imaginaire est très présent dans les croyances populaires. Animaux, fées, anges sont alors, pour quelque temps, dotés de paroles et d'intelligence. Tristes ou gais, toujours à visée éducative et moralisatrice, ils mêlent le fantastique et le merveilleux. Leur morale imagée rend toute son importance à la religion, au sacré avec à la clé des leçons de vie : générosité, partage, amitié...

 

Ils sont d'abord transmis oralement de génération en génération pour devenir à partir de la seconde moitié du XIXème siècle un genre littéraire à part entière. Andersen sera le premier à populariser la version moderne du conte de Noël, inspirateur de nombreux auteurs tels que Georges Sand, Guy de Maupassant, Alphonse Daudet, Nikolaï Gogol ou encore Charles Dickens...


 

 

A l'heure du grand délire commercial ayant à peu près totalement dénaturé Noël pour en faire une grande fête de consommation et gaspillage, ces textes peuvent paraître dérisoires pour certains comme il peut sembler difficile de comprendre ce qu'à pu représenter pour nos ancêtres cette période de peurs et d'angoisse où les ténèbres et le froid recouvrent tout mais que des rites élaborés au cours des siècles pour la plupart ignorés de nos jours, tentaient de faire oublier.

 

Ainsi, au cours de cette semaine précédant les fêtes de Noël, je vous propose quelques contes ou extraits qui rappelleront des souvenirs à certains et seront, peut-être, une découverte pour d'autres.

Ainsi que l'écrit Charles Dickens en conclusion de son œuvre « Un chant de Noël » :

 

« Que Dieu nous bénisse, tous tant que nous sommes ! »


 

 

 

 

* Un conte du XIIème siècle *

 

J'ai retrouvé un conte du XIIème siècle simple et naïf dégagé de ses mots de vieux français et locutions latines qui relate l'aventure d'un jeune garçon dont la bonté lui valut quelques surprises après les douze coups de la messe de minuit.


 

 

« En ce pays, advint que, vers Noël saint, il y eut, comme il est coutume, grande liesse et réjouissance. Le seigneur duc ayant fait mander, huit jours durant, jusqu’aux moindres coins de son domaine, son intention de traiter ses gens, avait convié à fêter dignement la naissance de Notre-Seigneur, tous ses vassaux du Levant au Ponant, et du Midi au Septentrion. Un festin gigantesque était préparé. Dans les cuisines flambaient, enfilés à des broches monstrueuses, des bœufs entiers et des cochons ruisselants de graisse, alors que plus bas, des cordons de chapons dodus, poules faisanes, coqs de bruyère, paons et autres, tournaient devant un feu d’enfer.

Le fumet en allait au village tapi au pied du castel. Les habitants en ces jours de fête aidaient les serviteurs aux besognes de basse cuisine, s’exerçant au torchage et lessivage des plats et des brocs. Ainsi que les autres serfs, la Jacqueline et le Tiennot étaient convoqués, ce jour-là, préposés au rinçage des flacons vides. Et cela ne chômait guère, les convives ayant trop grande soif, et se portant défi. Joë, leur fils, enfançon d’une huitaine d’années, malin et retors, les accompagna par affection, plus encore par curiosité, devant être rentré au logis devant la nuit tombée.

Étant arrivés en retard, le maître sommelier les houspilla de quelques coups de houssine, pour leur inculquer l’exactitude, puis il mit le Tiennot à la cuve, où se rinçaient les brocs, et emmena la Jacqueline pour travail moins rude, le fiai Joë suivant sa mère, cramponné au jupon. Le sommelier ayant conduit la Jacqueline devant un riche bahut, lui fit prendre des plats d’or et d’argent, des bassins de métal précieux, des aiguières incrustées de topazes et d’améthystes, pour porter en une chambre lointaine, où elle déposa, par son ordre, tous ces vases sur le foyer de la haute cheminée à mantel*.

 

 


 

« - Ici, habite Monseigneur, fils de notre maître, dit-il, et ces vases sont destinés à recevoir les présents que Notre-Seigneur Jésus-Christ baille aux enfants riches. Car apprends, rustaude, que plus sont riches et précieux les objets destinés à contenir les présents, plus Notre-Seigneur Jésus, étant honoré, dépose des jouets beaux et magnifiques, et tels que ne peuvent concevoir les fils des manants, comme celui qui s’agrippe à ta cotte.

La Jacqueline ouvrit grands yeux, et plus grands encore Joë ébahi. Puis ils retournèrent à l’office, et comme le soleil perdait l’horizon, rentrant en terre, la Jacqueline renvoya l’enfant, lui recommandant de ne point s’arrêter en route, de tenir porte close, de n’ouvrir point, crainte des malandrins, d’allumer le feu et de faire bouillir, en poêle, le boudin qu’on mangerait au retour de la messe de minuit.

Joë, enfant obéissant, s’en fut, nez droit, devant lui, sur la route, les pieds dans la neige. Il poussa, close d’une barre, la porte du logis qui n’avait point d’autre ouverture, déposa ses petits sabots dans l’âtre, pour les sécher d’humidité, alluma à quelques sarments qui brûlaient encore, la torche de résine fumeuse qui devait l’éclairer et l’enfonça dans le crampon de fer enfoui au crépi de la muraille, remit quelques racines qui grésillèrent sur les cendres chaudes, s’assit sur le coffre à sel et se prit à réfléchir.

Joë était triste ; il songeait aux jouets merveilleux que Noël enverrait au jeune châtelain et maudissait le sort qui l’avait fait naître fils de vilain. Cependant la onzième heure étant marquée au sablier, il mit poêle au feu et boudin gras dans la poêle. Le silence s’était fait sur la terre, où l’on n’entendait plus que le sifflement du vent, à travers les branches mortes et la chute floconneuse de la neige. L’enfant s’assoupit. En son sommeil, il lui sembla qu’on frappait à la porte. Il crut rêver et referma ses yeux alourdis. Trois nouveaux coups furent toqués au dehors, et une voix plaintive geignit dans la nuit :

« - Par pitié, ouvrez-moi ! Je tombe de froid et je meurs de faim...

Joë se mit à trembler, pensant aux recommandations de sa mère et se souvenant que les méchants esprits prennent parfois des voix patelines pour amadouer les crédules. Les soupirs continuèrent, la voix implorant, minable et faiblissante. Joë, qui avait bon cœur, pensa que désobéir pour assister son semblable, ça n’était pas désobéir, et que le Seigneur avait dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ! » Il ouvrit donc. Un vieillard entra, tremblant, des larmes figées sur ses joues maigres, sa longue barbe blanche raidie de givre. Les cloches tintaient alors les premiers coups de la messe de minuit.

« - Assieds-toi, dit le bon Joë, qui donna au voyageur transi par le froid sa place sur le coffre à sel, que chauffait la flamme bienfaisante de l’âtre, assieds-toi et réchauffe-toi bien vite, car tu ne peux demeurer longtemps céans, mes père et mère vont rentrer, et je serais battu pour avoir ouvert la porte, malgré leur défense...

L’étranger secoua sa tête couverte de neige, et la chaleur du foyer le fit bientôt ruisseler comme une source au printemps.

« - Enfant, dit-il d’une voix dolente, enfant, aie pitié, je meurs de faim !

Le boudin chantait dans la poêle. Joë hésita un instant ; l’étranger était suppliant et l’enfant ne put résister à l’angoisse de cette plainte. Il prit du pain dans la huche, vida le boudin dans une écuelle de terre qu’il plaça sur les genoux du misérable. Celui-ci dévora avidement. Lorsqu’il fut rassasié, il se tourna vers Joë :

« - Que la bénédiction du Seigneur soit sur toi, dit-il d’une voix émue. Dieu aura pitié de toi, puisque tu as eu pitié de celui qui souffre. Mais dis-moi, mon enfant, désires-tu quelque chose en ce monde ?

«- Je ne suis pas malheureux, fit Joë. J’ai encore mon père et ma mère qui m’aiment, quoique, tout à l’heure, j’aurai les oreilles tirées. Mais, je vous le confesse, je voudrais être visité par Noël, comme les enfants des riches, et qu’il m’apporte un cheval en bois et un petit guerrier tout harnachés... comme lorsqu’ils partent pour la guerre.

 

 

 

 

Les derniers coups de cloche annonçaient la fin de la messe, déchirant l’air de leurs tintements.

« - Adieu, petit Joë, dit le vieillard, qui gagna le seuil de la porte, et se retournant fit le geste de bénir la maison.

Joë le regarda, inconscient, et il lui parut qu’il était entouré d’une buée lumineuse. Il referma la porte et resta pensif devant la huche sans pain et la poêle vide : qu’allait-il devenir ? Le père Tiennot n’était pas doux, et il avait bon appétit ; maman Jacqueline ne pourrait pas le protéger contre les bourrades et les croquignoles paternelles. Joë se mit à pleurer, il crut entendre des pas craquant sur les branches mortes, il ferma les yeux pour ne pas voir le danger menaçant.

Quand il les rouvrit, une vive lueur éclairait la chambre misérable qui avait air de fête — sans doute quelques sarments s’étaient allumés, dans la cendre rougie — et Joë se tournant vers la cheminée, aperçut, tout ébahi et n’en pouvant croire ses yeux, au milieu du foyer, dorée et reluisante de jus, une oie énorme et odorante, bourrée de châtaignes à en éclater, qui se dandinait, enfilée sur un tournebroche, là où, tout à l’heure, était la poêle avec son maigre boudin.

Dans son sabot de gauche il trouva un cheval de bois finement sculpté, avec sa queue de crin blanc, qui reluisait comme fil d’argent ; dans son sabot de droite, un guerrier harnaché, comme il l’avait vu dans ses rêves, avec un cimier d’or, et des cuissards de fer niellé.

Joë se souvint alors que le visiteur mystérieux avait la voix très douce, comme l’on dit qu’est la voix des anges ; il pensa que c’était peut-être Noël Jésus, lui-même, qui venait visiter les pauvres gens, et tombant à genoux, laissa monter vers Dieu, une prière ardente de reconnaissance et de foi ! »

* cheminée à manteau

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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