LE FORGERON ET SAINT-ELOI

Publié le 26 Février 2019

 

Autrefois, dit la légende, Eloi « dévalait » dans les campagnes. Il n’était pas riche. Il allait sur les chemins, portant son baluchon et deux sabots suspendus par un lien sur une canne torsadée en bois de houx. Ceux qui le voyaient disaient :

« L’est pas bien riche ce gars-là » et les femmes le poursuivaient de leurs galéjades. Or un jour, Eloi s’arrêta dans notre bourgade.

Il demanda à boire : « Travaille mon fils ! » lui dit une vieille, « Aiguise et coupe ! » répéta un faucheur qui moissonnait.

« Mais qui es-tu ? » clama du fond de sa forge le forgeron-maréchal-ferrant.

« Je suis le compagnon-passant » répondit Eloi.

« Entre compagnon et montre-moi ce que tu sais faire. »

« J’ai servi le Grand Maître » reprit le saint.

« Trêve de vantardise, compagnon, voilà un cheval, ferre-le… sois prompt à l’ouvrage, nous verrons qui finira le premier ? Je ferre celui-ci, toi tu ferres celui-là. »

Eloi déposa son balluchon et ses sabots, puis il fit sur les attaches du pied du cheval qu’on lui présentait trois signes de croix. Les feux de la forge auréolèrent le front du saint. Aussitôt après avoir pris le pied du cheval dans sa main droite, celui-ci se détacha de lui-même et suivit la main du compagnon passant. Posé sur l’enclume, en un coup de marteau, le fer était martelé et cloué sur la corne. De lui-même le pied se replaça sur la jambe du cheval qui ne saignait pas. L’animal ne hennissait, ni ne frissonnait pas plus que lorsqu’une mouche « bouine » sur son encolure.

Stupéfait, le maréchal en laissait refroidir ses fers. L’apprenti en avait oublié d’actionner ses soufflets et les femmes qui avaient « dégoisé» sur lui, secouaient la tête et levaient les bras au ciel en signe de grand étonnement.

 

 

Chacun apprit alors qui était le compagnon-passant et que s’il était devenu le patron des forgerons, c’est qu’il avait retenu le diable enchaîné dans un endroit secret et que c’était pour cette raison que tous les maréchaux et forgerons de l’époque devait frapper chaque lundi matin avant le travail, trois coups sur l’enclume comme pour resserrer les maillons de la chaîne du malin afin qu’il ne s’échappe pas.

Personnage emblématique du village, la musique des marteaux du forgeron sur son enclume rythme l’activité du vieux bourg. Il porte le tablier de cuir. Il lui sert de protection mais c’est surtout une marque de sa profession. Il ne le quitte pratiquement jamais.

Il était de tradition que le jour où l’apprenti entrait dans la corporation en prenant le tablier, il devait être baptisé. Il allait à la taverne avec ses amis. Chacun prenait un verre de vin rouge, puis le verre vide était enduit de vin sur le pourtour et appliqué sur l’envers du tablier où il marquait un rond dans lequel chacun inscrivait son nom comme une sorte de cachet.

Pour le cheval, le maréchal est celui qui chausse le sabot, s’occupe de ses dents et pratique les saignées. On le dit maréchal-soigneur. Certains le croient un peu sorcier car il maîtrise l’eau, le fer et le feu.

Son travail demande force, précision, résistance et maîtrise de soi. Il doit savoir manipuler l’animal, anticiper son caractère, connaître l’anatomie du pied. Il travaille courbé au-dessus du sabot et reste en permanence baissé pour saisir ses outils.

Après avoir enlevé le vieux fer, il pare le pied, ôte l’excédent de corne à l’aide d’un rogne-pied. Quand le fer, façonné à la forge, est porté au rouge, il est ajusté à la forme du sabot. Une épaisse fumée au goût acre et à l’odeur caractéristique se dégage et enveloppe le maréchal et son apprenti qui, accoté à la fesse du cheval maintient le pied avec une courroie de cuir à hauteur de travail. Après quelques corrections, le fer est fixé avec des clous à la tête carrée, puis coupés à la tenaille et limés. Le cheval ne proteste pas et semble se sentir mieux.

La journée de travail terminée, l’apprenti dispose une bûche sur le foyer de la forge et recouvre le tout de charbon de telle sorte que le lendemain matin au premier coup de soufflet le feu reparte.

Comme pour les autres commerces, il y a belle lurette que le forgeron et le maréchal-ferrant ont disparu de nos villages. Finis les trois coups sur l’enclume chaque lundi matin. Finie l’épaisse fumée dans la rue du village au goût âcre de corne brûlée que l’on faisait respirer au brave gamin victime de la toux.

Beaucoup de ces forgerons sont devenus mécaniciens. Ils pataugent dans l’huile de vidange, le cambouis des tracteurs et les vapeurs de gas-oil. Ils ont troqué leurs tabliers de cuir pour une combinaison sponsorisée par un fournisseur. Quel chambardement !

 

 

Mais le métier de forgeron-maréchal-ferrant n’a pas disparu. Il a évolué avec son temps. Aujourd’hui, il se déplace sur son lieu de travail avec sa camionnette et son outillage car il y a toujours des chevaux de trait, de course ou de spectacle. Dans les campagnes certains débardent des troncs dans les forêts, des vignerons les utilisent pour entretenir leurs vignes, des maraîchers emploient des ânes pour travailler leurs planches de légumes. Il y a les haras, les centres équestres, les courses hippiques, la gendarmerie à cheval…

Alors Saint-Eloi n’est pas loin. Toujours vigilant, il continue de veiller sur les maillons de la chaîne du diable pour que le malin ne s’échappe pas de son lieu secret que seul le « compagnon-passant » connaît et peut-être que, sans le savoir, notre maréchal-ferrant des temps modernes frappe trois fois sur son enclume quand il reprend le travail le lundi.

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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