LE VIEUX TILLEUL

Publié le 8 Février 2019

 

Un très vieux tilleul à l’écorce ridée penchait son tronc millénaire au bord d’une petite mare que longeait un chemin rocailleux. Ses branches formaient une puissante chevelure où tremblaient au moindre souffle de vent de nombreuses menues feuilles d’un vert tendre sur une face et blanche sur l’autre lui donnant une allure de vieil argenté. Des lierres sauvages escaladaient son tronc noueux et s’enroulaient à ses rameaux.

 

 

« Que fait ici encore cet arbre ? Ne devait-il pas subir le même sort que les autres, être abattu ? » Ainsi s’exprimait un maître terrien qui se promenait fièrement sur ses terres. Il les avait acquises en profitant de ce grand chambardement qu’on avait appelé remembrement. Les terres avaient été redistribuées pour former des parcelles d’un seul tenant. Les opérations avaient souvent été menées tambour battant parfois de façon brutale et autoritaire sans prendre en considération les conditions naturelles et l’histoire. Ces aménagements voulus modifièrent profondément les paysages façonnés, en connaissance de cause, par les anciens.

On a vu alors de grosses machines arracher les haies, raser des bosquets, bousculer les talus, combler les vieux fossés. Grands chênes, ormes, châtaigniers, pins, trembles, alisiers, cormiers centenaires tout avait été coupé, abattu, vendu…et des plus vieux genêts à la plus tendre bourdaine, il ne restait même pas une brindille. Le sol était nu. La terre montrait ses entrailles. La hache avait frappé jusque dans sa glaise les racines des arbres vaincus. Ces terres, ces bosquets, ces haies où, autrefois, les fleurs s’épanouissaient, où l’oiseau chantait, où coulaient parmi les mousses ruisseaux et claires sources n’étaient plus maintenant qu’un désert que le vent et la pluie balayaient rudement entraînant les limons dans les bas-fonds.

 

 

Le maître terrien dont les ancêtres avaient amoureusement veillé sur ces arbres centenaires, semblait se réjouir de son meurtre. Je suis le maître en ces lieux, disait-il, comment pouvait-il supporter que la forêt lui cache son horizon ?  Cette pensée lui revenait sans cesse en tête, ce vieux tilleul me nargue, il doit être abattu et tout en ruminant ces propos il s’avançait vers l’arbre. A quelques pas, il aperçut quelque chose bouger au cœur du vieil arbre, sans doute quelque vieille chouette effarouchée pensa-t-il.

Pétrifié, tétanisé il s’arrêta brusquement comme cloué au sol.

A peine avait-il pénétré dans l’ombre du feuillage de l’arbre que monta de son écorce une tête humaine, un visage de vieille femme ridée et ratatinée. Sa voix rauque envahit l’espace et de sa bouche des paroles tombèrent en même temps que quelques feuilles jaunies.

« Je suis le génie des bosquets, des haies et des champs. Tu as voulu nous faire mourir en nous coupant jambes et bras. Pauvre de toi. Nous qui te donnions l’ombre rafraîchissante et le bois dont tu te chauffais. Nous, toujours gais dès le printemps, souviens-toi des oiseaux qui chantaient dans nos branches, des fleurs à nos pieds poussant sur la mousse fraîche qui adoucissait tes pas. De toute notre fière allure, il ne reste que ce tilleul où mon vieux visage vient de t’apparaître.

Tu es le maître terrien, dis-tu, riche et puissant, de jardinier de la nature qu’es-tu devenu ? Ta terre ne se repose plus abreuvée par la chimie. Alors, il n’y aura plus de repos pour toi non plus. Même si tu restes encore dépendant des saisons et des climats, ta terre ne vit plus à son rythme mais à celui imposé par les exigences de la rentabilité. Tu vas voir ta vie ponctuée par les échéances de crédit, les investissements, les aléas des marchés. Ton tracteur à l’origine d’une vie certes moins pénible a marqué la fin des rythmes coutumiers. Il t’a contraint à rentabiliser ton temps. Maintenant tu travailles même la nuit à la lumière des phares.

Tu as voulu nous faire mourir. Tu peux couper ce vieux tilleul, il est à toi. Moi je m’endormirai avec lui. La flamme d’un foyer d’un pauvre paysan saura éclairer encore une fois mon pauvre visage de génie chagriné. Je rendrai l’âme dans un dernier cri du bois que le feu dévore et transforme en cendres pour l’éternité.

Le maître terrien écoutait épouvanté. « Souviens-toi, reprit le génie que malgré le fer et le feu que tu as employés, le bois renaîtra mais  tu n’en verras jamais les vertes frondaisons. Toi et les tiens seront punis à jamais. »

A ces mots, le sylvain génie disparut dans l’écorce ridée et l’on vit sous la brise du soir trembler et rajeunir sa chevelure de branche verte.

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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J
Content de retrouver la plume alerte et sensible d'Yves!
L'imaginaire ne s'oppose jamais au réel...il le nourrit!
JFC
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bonjour et merci
comment va ta santé ?
A plus