LES SABOTS D'HELENE

Publié le 18 Mars 2019

 

Sabotiers à Jupilles dans les années 1900

 

 

Georges Brassens louait les « Sabots d’Hélène » tout crottés dans lesquels il avait trouvé les pieds d’une reine et sans aucun doute, celles et ceux qui passaient par La Lorraine – dondaine ! Avec leurs sabots arrivaient aussi de la Sarthe, pays de forêt qui comptait à l’aube de la première guerre mondiale quelques 4000 sabotiers.

Combien en reste-t-il aujourd’hui ? Un seul peut-être dans le département et une petite dizaine sur le territoire national ?

 

 

Toute une histoire

 

Jupilles, dans les Vaux-du-Loir, fut la capitale de ces chaussures en bois. Depuis le second Empire jusqu’à 1914, toute la commune a vécu au rythme de cette fabrication unique. Pendant plus de 70 ans « le sabot made in Jupilles » a connu une réputation nationale voire internationale. Canada, Australie, Nouvelle-Zélande et même Etats-Unis…se chaussaient Jupilles. Sous le patronage de Saint-Jacques et Saint-René, 150 à 250 sabotiers, peut-être davantage, produisaient plus de 400 000 paires de sabots par an de toutes formes, adaptées aux conditions d’utilisation ou aux métiers, vignerons, jardiniers, ardoisiers, ouvriers, mineurs, soldats…Nombre de commerçants, artisans, cafetiers, épiciers profitaient des temps morts entre deux clients pour faire des sabots. Certains sabotiers étaient artisans, d’autres, des «tacherons» travaillaient pour des marchands avec pour chacun une spécialité. On en fabriquait à deux talons pour faciliter la marche dans les terrains lourds, à talons inversés pour les braconniers ou légers et richement décorés pour les mariages et jours de fêtes. On amenait même de très loin des sabots bruts pour y être décorés par des femmes sculpteurs créatrices de modèles originaux.

 

 

Il était commun d’estimer qu’un campagnard usait trois paires de sabots par an. Parfaitement adapté à l’environnement et au travail, le sabot chaussait au mieux le pied paysan mais pas seulement. Il servit longtemps de chaussures de sécurité pour les ouvriers, les artisans et jusqu’en 1964, les usines Renault du Mans en commandaient 2000 paires par an.

Puis la guerre 14-18 appela les sabotiers sur le front. Beaucoup vont laisser leur vie sur le champ de bataille. Dans les années 20, l’avènement de la mécanisation permit de maintenir la production mais l’arrivée de la botte de caoutchouc va sonner le glas de la chaussure de bois. Après un petit sursaut pendant la seconde guerre mondiale, la production va s’arrêter. Sa connotation rurale et négative en a fait un objet et un métier presque « hors la loi » parce qu’il n’y a ni apprentissage, ni diplôme pour devenir sabotier. Celui qui veut le devenir doit apprendre sur le tas avec les anciens, comme « en compagnonnage ».

 

 

 

* Une fabrication ancestrale

Le sabot serait apparu entre 1480 et 1520. François Villon est le premier à utiliser le terme sabot en 1512 dans sa « Ballade de la Grosse Margot » et un peu plus tard Rabelais cite cette nouvelle chaussure dans son Pantagruel. La coquette héritière Anne de Bretagne, épouse successive de deux rois (Charles VIII et Louis XII), était surnommée par les impertinents parisiens « la duchesse en sabots ».

On utilise le bouleau, le platane, l’aulne, le peuplier noir, l’érable, le noyer, le sycomore, plus rarement le cerisier ou le pommier pour des sabots plus luxueux mais c’est le hêtre qui tient la corde, plus résistant. C’est un bois qui se tourne bien. Les bateliers de Loire, ces « seigneurs sur l’eau » préféraient les sabots en peuplier ou en saule car réputés moins glissants.

On le travaille vert car c’est plus facile et quand le sabot est creusé, on le range au frais sous un épais lit de copeaux pour qu’il ne fende pas. Le morceau de bois prévu pour un sabot pèse 4.7 kg puis 800 g une fois taillé et humide, pour arriver à 480 g après séchage. Le sabot fini, 90 à 92% du bois de la bille d’origine ont été ôtés. Il faut à peine 3 heures pour faire une paire de sabots. La bucheuse le dégrossit, une vrille débute la « creuse », poursuivie par des cuillères tranchantes. La forme, les finitions extérieures et intérieures, l’arrondissement des angles sont obtenues avec le paroir, la rouanne, le dégageoir et le racloir. Le sabotier a le coup d’œil, plus qu’en mesurant, c’est ainsi qu’il apprécie la pointure, la finesse du travail et son fini. Les outils tenus d’une main et mus de l’autre tournent avec rythme et précision et dégagent de longs copeaux. Certains supposent un mouvement de tout le corps du haut vers le bas qui constitue comme une danse fascinante. Les femmes, elles, sculptent de fines fleurs, teintent ou vernissent les sabots. Elles utilisent « la cervelle de Saint-René » une cire qui permet de dissimuler petits défauts ou malfaçons.

Comme la coiffe ou le costume, chaque terroir a ses caractéristiques. Quant à la  signature du sabotier, elle est révélée par la forme du « nez », bouts larges et « avançants », relevés, épanouis, arrondis, à peine saillants, pointus, fuyants ou juste ébauchés.

 

 

 

* Un retour à la mode

 

L’adage est bien connu, ce qui est ringard aujourd’hui peut devenir à la mode demain car le sabot a de nouveau ses adeptes qui n’ont rien à voir avec cette image du paysan reculé vivant au fond de son bocage. Il est redevenu un produit dans l’air du temps. Noble et rustique, il se porte avec des chaussons en feutre, des charentaises, pour plus de confort. Il se la joue classique et sobre mais aussi plus fantaisiste, moderne, esthète avec des couleurs, des nœuds ou des pompons. Mais avant tout, le sabot doit être solide, beau et confortable.

Curieusement ce sont les jeunes qui vantent désormais le confort des sabots des anciens. Ils ont 45 ans en moyenne, homme ou femme qui ont un lopin de terre ou un jardin à la recherche d’un chaussant confortable pour leurs pieds car le sabot est un produit dans l’air du temps en phase avec notre époque écologique. C’est un produit 100% naturel. Aucun déchet, tout est recyclé. Le bois provient des forêts toutes proches. Les copeaux et les sciures sont utilisés pour le chauffage ou sont vendus à des charcutiers ou des fumeurs de poissons.

 

 

Les rares artisans qui existent encore ont su dépoussiérer le sabot en recherchant de nouvelles lignes innovantes et des coloris qui allient tradition et modernité. Ils ont su créer des boutiques en ligne sur internet et capter de nouveaux marchés comme les spectacles historiques avec force figurants. Pour eux les entreprises du patrimoine vivant ne doivent pas être des musées. Transmettre un savoir, c’est rester vivant et évoluer avec son époque.

 

Le sabot n’est pas mort, vive le sabot !

 

 

Un grand merci aux membres du Foyer Rural de Jupilles pour leur démonstration, animation et explications.

https://foyerruraldejupilles.jimdo.com/le-foyer/l-ancien-mus%C3%A9e-du-bois/

https://www.carnuta.fr/

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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