CHENU - LA PROMISE ETAIT SANS NOM

Publié le 28 Avril 2019

le village de Chenu - aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

* HISTOIRE VRAIE A CHENU -1810 *

 

 

« En cette fin de 18ème siècle et début du 19ème, « naître vivant » était déjà un miracle. La mère accouchait assise aidée par une sage-femme « diplômée ». Pour être reconnue «matrone », il fallait remplir un certain nombre de conditions et notamment être d’un âge mûr, avoir eu des enfants soi-même et réussir un examen dont Mr le Curé en était l’examinateur, ça ne s’invente pas. Celui-ci se moquait bien de savoir si la postulante avait des notions d’hygiène ou de médecine. Elle devait surtout être bonne pratiquante et connaître parfaitement le rituel capable de prodiguer un ondoiement valable au nouveau-né en danger de mort. Le reste était purement secondaire.
On ne s’étonnera donc point du nombre de mères mortes en couches. En cas de naissances multiples, la mère était quasiment condamnée, de même au moindre cas de complication. Le nouveau-né vivant, n’était pas pour autant « tiré d’affaire ». Le jour même, son père le sortait quel que soit le temps pour le faire baptiser.

Certains curés eurent, néanmoins, l’intelligence d’éviter cette épreuve lors des grands froids en se rendant eux-mêmes au domicile des parents pour y pratiquer le baptême.

Les premiers jours de vie étaient risqués. Les infections diverses : tétanos ombilical, pulmonaires en hiver et digestives en été, tuaient un enfant sur dix dans la première quinzaine de sa vie. Venaient ensuite les maladies de la prime enfance, maladies aujourd’hui disparues, comme la diphtérie (le croup), variole, coqueluche etc. Tout cela réuni, faisait que seul 1 enfant sur 2 atteignait l’âge de 10 ans ».

 

la Vallée de la Rivière Chenu - aquarelle et pastel Yves de Saint Jean

 

 

* L’histoire vraie de Marie *

 

 

Enfants trouvés ou abandonnés, les cas étaient nombreux à cette époque et nous ne connaîtrons jamais l’origine de la naissance de Marie :

« Le cinquième jour du mois d’avril mil sept cent soixante-quatorze a été baptisée par nous vicaire Soussigné, Marie née de ce jour, fille de père et de mère inconnus, a été Marraine Marie Mandroux femme de Jean Bouliau journalier qui ne sait signer ». Philibert - Vicaire.

L’acte de baptême de la paroisse du Lude officialisant la naissance de Marie est en date du cinq avril de l’année mil sept cent soixante-quatorze. En quatre lignes, le vicaire précise de « mère inconnue » et en fin de texte, apparaissent les prénoms et noms des parrains et marraines. Ainsi dans certaines paroisses (puis communes) comme Chenu et dans bien des cas à cette époque, les actes de naissance étaient rédigés avec pour seule identité le prénom du nouveau-né (ou l’adjectif illégitime).

Abandonnée ou trouvée, Marie aura pour nom le prénom de sa Marraine qui, on peut le supposer, l’élèvera comme sa fille. Dans le cas d’un garçon celui-ci prenait le prénom du parrain.

 

Marie aura une longue vie. Cheminons dans ses pas quelques instants et découvrons son vécu entre Le Lude, Chenu et plus précisément au Hameau de la Vallée de la Rivière, la Moussardière, Chérigny ou la Blotterie….

      

la Vallée de la Rivière en 1812

               

                                                

* Le mariage de Marie *

 

« L’an mil huit cent dix, le deux juillet, pardevant nous maire officier de l’état civil de la commune de Chenu, canton du Lude, département de la Sarthe, sont comparus le Sieur Louis Sevault âgé de cinquante ans, né à Sonzay département d’Indre et Loire, et domicilié à la Vallée de la Rivière, en cette commune. Veuf de Renée Besnard, majeur, fils de Jean Sevault journalier décédé à Sonzay le premier février mil sept cent soixante-dix et d’Anne Trigalou son épouse, aussi (décédée) au lieu-dit Sonzay le dix-huit mai mil sept cent soixante-dix et Demoiselle Marie, âgée de trente-six ans née au Lude, gagiste 1, domiciliée à la Vallée de la Rivière en cette commune, fille majeure née de parents inconnus ; lesquels nous ont requis de procéder  à la célébration du mariage projeté entre eux et dont les publications ont été faites devant la principale porte de notre maison commune les dimanches dix-sept et vingt-quatre juin dernier à dix heures  en matinée. Aucune opposition au dit mariage ne nous a été signifiée, faisant droit à leurs réquisitions, après avoir donné lecture de toutes les pièces ci-dessus mentionnées et du chapitre six au titre du code Napoléon intitulé Mariage, avons demandé au futur époux et à la future épouse : s’ils veulent  se prendre pour  mari et pour femme. Chacun d’eux ayant répondu séparément et affirmativement, déclarons au nom de la loi que Louis Sevault et Marie, sont unis par le mariage. » Commune de Chenu 2 juillet 1810 Signé Hubert 

De quoi nous avons dressé acte en présence des siens :

1/ Urbain Hubert cultivateur âgé de quarante ans domicilié Commune de Coësmes Département d’Indre et Loire.

2/Jean Népoux propriétaire, âgé de vingt-huit ans domicilié Commune de Chenu ami de l’époux.

3/Alexandre Pontonnier, propriétaire, âgé de soixante ans, domicilié Commune de Chenu.

4/ Lezin Robineau, Sacriste, âgé de quarante-trois ans, domicilié Commune de Chenu, ami de l’épouse.

Lesquels après qu’il leur en a été aussi donné lecture, l’ont signé avec nous, joint les parties consentantes d’Urbain Uber qui a dit ne le savoir.

 

* Décès de Louis Sevault époux de Marie - le 24 novembre 1835

Déclaration faite par Louis Sevault, son fils de 24 ans :

« L’an mil huit cent trente-cinq, les vingt quatrièmes jours du mois de novembre à quatre heures du soir, devant nous René Beldent adjoint de la commune de Chenu, arrondissement du Lude, département de la Sarthe faisant par délégation de monsieur Antonin Pierre Pissatory maire, les fonctions d’officier public de l’état civil soussignés.

Est comparu Louis Sevault .. /.. âgé de vingt-quatre ans demeurant au lieu Basse-cour de Chérigny en cette (commune). Lequel nous a déclaré que le Sieur Louis Sevault propriétaire, né Commune de Sonzay au mois d’octobre mil sept cent soixante, fils des défunts Jean Sevault journalier et d’Anne Trigalou, Veuf en premier mariage de Renée Besnard et la seconde de Marie de parents inconnus. Est décédé en son domicile au Hameau de la Vallée de la Rivière en cette dite commune, hier à trois heures du soir.

La présente déclaration nous ayant été certifiée conforme à la vérité par les Sieurs Jean Népoux propriétaire et cultivateur âgé de cinquante-quatre ans et Pierre Lepage aussi propriétaire et cultivateur âgé de quarante-neuf ans. Tous deux voisins du défunt demeurant au même Hameau de la Vallée de la Rivière en cette dite commune. Et tous les comparants ont déclaré ne savoir signer sauf ledit Sieur Népoux qui a signé après que lecture leur a été faite du présent acte ».

 

* Le décès de « Marie illégitime », veuve, à 87 ans, le 13 mars 1862. On notera la mention singularisant sa naissance qui l’aura suivie jusqu’à son dernier acte officiel.

 

« L’an mil huit cent soixante-deux, le quatorze mars, à onze heures du matin, devant nous, Joseph Hubert, Maire et officier de l’état civil de la commune de Chenu, Arrondissement de La Flèche, Département de la Sarthe, sont comparus : 1e Le Sieur Sevault Louis âgé de cinquante ans, cultivateur domicilié à la Blotterie, Commune de Chenu, fils de la décédée. 2e Et le Sieur Sévault Jean, âgé de quarante-neuf ans, cultivateur, domicilié à la Moussardière commune de Chenu, également fils de la décédée. Lesquels nous ont déclaré que hier treize mars mil huit cent soixante-deux, Marie née au Lude, âgée de quatre-vingt-sept ans, fille illégitime de père et mère inconnus, veuve de feu Sévault2 Louis avec lequel (elle était) mariée, Commune de Chenu, est décédée au domicile du Sieur Sévault Jean, second déclarant, à la Moussardière en cette commune, sur les sept heures du matin. Sur cette déclaration, nous, sus qualifié nous sommes à l’instant assuré du décès de la prénommée Marie, et nous étant ensuite rendu en la maison commune, nous avons écrit le présent acte sur les deux registres à (cela) destinés, et que les déclarants ont dit ne savoir signer, après lecture faite et collation. Chenu 1862

 

Extrait acte de naissance de Marie "sans nom"

 

* La longue vie de la « Promise sans nom » *

 

Marie était née le 5 avril 1774 au Lude de parents inconnus. Elle se maria à 36 ans, le 2 Juillet 1810 avec Louis Sevault (veuf de Renée Besnard) à Chenu.

Elle eut deux fils : Le 1er Louis Sevault, cultivateur est né le 22 mai 1811 et le second Jean Sevault cultivateur le 1er juin 1813. Elle est décédée à l’âge de 87 ans, le 13 mars 1862, à la Moussardière au domicile de son fils Jean.

 

Du fait de sa longue vie de labeur, Marie « la promise sans nom », traversa les règnes de : Louis XVI (1774-1792), la période troublée de la Révolution, Napoléon Bonaparte (1804-1814 puis 3 mois en 1815), Louis XVIII (1815-1824), Charles X (1824-1830), Louis Philippe (1830-1848), la Deuxième république (1848-1852, Napoléon III (1852-1870).

 

 

 

 

1 Gagiste : personne qui se "louait" pour un an ou plus à un employeur.

2 On peut remarquer à certains moments l’accent sur le nom Sévault. Les erreurs sur les noms à cette époque étaient fréquentes. Les généalogistes en savent quelque chose : qui n’a jamais rencontré la mention du nom de son ancêtre rédigée de façon fantaisiste, phonétique ou avec une faute énorme ? C’est ainsi, l’humain n’est pas parfait, et nos amis les curés ou officiers d’état civil ne l’étaient pas plus que nous. Mais ne les incriminons pas trop, car il n’y a jamais eu de règle en matière de noms de famille, ni hier, ni aujourd’hui. Jean-Louis Beaucarnot l’explique bien :

“Les noms de famille n’ont jamais eu d’orthographe, et ce en gros jusqu’à la création des livrets de famille (vers 1890) et même, en fait, jusqu’à la généralisation de l’alphabétisation, au début du XXe siècle. Il en résulte que, deux frères ont fort bien pu voir leur nom orthographié différemment sur leur acte de naissance (Dupont et Dupond, Després et Déprez…), comme il arrivera fréquemment au généalogiste de voir un même nom de famille orthographié de trois façons différentes dans le corps d’un même ancien acte de mariage ou de naissance. On ne saurait, dès lors, s’attarder davantage à des questions de particules.”

Avant la Révolution française

Nous avons tous remarqué que nos amis les curés, pendant l’Ancien Régime, écrivaient de façon très différente les uns des autres. Certains “comme des cochons”, d’autres avec application. Mais dans tous les cas, pas une orthographe de nom n’est identique et pour cause, il n’y avait ni loi ni obligation en la matière. La population étant majoritairement analphabète et cela n’était alors, il faut bien l’avouer, guère un problème, ni pour l’administration ni pour les principaux intéressés.

 

Un grand merci à Mary et Jean Paul Bourdiliau

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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L
Superbe... l'harmonie dans les couleurs et la précision dans les détails, félicitations... Et encore un récit haut en couleurs (sans jeu de mots)...
Vos récits, ont-ils fait l'objet d'une publication papier ?
Bien cordialement.
Répondre
Merci, sympa !
Il n'y a pas à ce jour de publication papier. Si un éditeur s'intéressait à cette affaire ce serait possible. Pour ma part j'ai édité pendant une vingtaine d'année avec toutes les tracasseries et l'énergie que cela demande maintenant je passe à autre chose tout en gardant l'esprit éveillé et prêt à répondre à toutes sollicitations honnêtes et crédibles. Amicalement !
Yves