VINS ET VIGNES DES VAUX DU LOIR

Publié le 2 Avril 2019

Coteau de Jasnières - Aquarelle Yves de Saint jean

 

On nous parle Sylvaner, Muscadet, Bourgogne aligoté, Sancerre….mais que dire aussi des Coteaux du Loir, Coteaux du Vendômois et Jasnières, fleuron de ce sud Sarthe, produit près de Lhomme et Ruillé au cœur d’une région bénie des dieux, autrefois couverte de vignes.

 

La taille - Aquarelle Yves de Saint Jean

 

* La vallée du Loir

 

La vallée s’étend sur près de 300 kilomètres entre les abords du Perche et Angers.

Jusqu’au XIXème siècle, les vignes couvraient la plupart des territoires. En Eure-et-Loir on en comptait près de 3000 ha où dominait le cépage « Morillon ». Si le vignoble de la vallée commence à Bonneval, il ne devient célèbre qu’aux abords de Vendôme, car Ronsard comme plus tard Henri IV, appréciait à sa valeur ce « vin de Surin » qu’Antoine de Bourbon récoltait à Prépatour.

« C’est à Prépatour, appelé aussi closerie de Henri II qu’on récolte le vin blanc dit de « Surin » provenant des raisins connus dans ce pays. Henri vantait souvent son bon vin de « Surin », ce qui a fait croire à quelques écrivains peu instruits, qu’il faisait l’éloge du vin de Suresne, près Paris, l’un des plus mauvais crus de France…» (1)

 

* Le vignoble sarthois

 

Dans la Sarthe, nul terroir qui n’eut son petit vin personnel, différent de celui du voisin, souvent quelconque, parfois bon, voire quelquefois excellent. Au Mans au XIXème siècle on dégustait du Banjan (2) et du Gazonfier (3). Il ne reste rien aujourd’hui de ces coteaux manceaux.

De près de 10 000 ha au début du XIXème, le vignoble est passé à 8400 en 1897 puis 4300 en 1917. Le phylloxera dont les premiers méfaits sont constatés dans l’arrondissement de Saint-Calais en 1889 puis la première guerre mondiale sont passés par là. La débandade va se poursuivre avec la seconde.

Le nord du département fut désormais abandonné, quant à la vallée du Loir, elle ne fut pas épargnée et les vignes faillirent totalement disparaître sous les coups de boutoir d’une polyculture vivrière et d’une arboriculture croissante au grand galop.

On pouvait encore lire dans le magazine «  La France à Table » d’Octobre 1950 : « …Sur chacun des versants du coteau, murissent des vignes qui donnent, non pas un seul vin de qualité mais des centaines de crus aimables car chacune de nos foires viticoles offrent à la dégustation des connaisseurs des centaines d’échantillons qui, tous ont leur caractère propre.

Il y a des blancs généralement secs, au goût de pierre à fusil : Villiers, Thoré, Lavardin, Trôo… Il y a les rosés fruités, agréables à boire autant qu’à regarder … la grande diversité des vins gris que produit le pineau d’Aunis à chair blanche et coque rouge. Très variés sont les vins rouges cultivés partout mais particulièrement dans la région de Château-du-Loir et de Chenu… »

Tous ces vins fameux qu’Ardouin-Dumazet vantait dans les chroniques de son

« Voyage en France » au début du XXème siècle disparaissent les uns après les autres. A Chenu où la pomme est partout, le vignoble, classé en AOC, couvrait plus de 500 hectares. Il ne reste plus que quelques rangs par-ci, par-là, sauvegardés par quelques propriétaires passionnés et soucieux de maintenir un patrimoine centenaire mais pour combien de temps encore ? Quant aux nombreuses caves creusées dans le tuffeau, elles sont closes à jamais.

 

Vendanges à Chenu en 1945

 

* Le sursaut

Mais la soif ne s’étanche pas aussi facilement quand il s’agit du vin. Ces petits vignobles dédiés en partie au Pineau d’Aunis pour les rouges et au Chenin pour les Coteaux du Loir et le Jasnières reviennent de loin.

Il y a quarante ans, on ne donnait pas cher de ce dernier, le Jasnières, qualifié de petit blanc de comptoir dont Curnonsky avait pourtant affirmé « qu’il était le plus grand vin du monde…trois fois par siècle ». Suffisant pour amorcer sa notoriété, trop peu pour assurer son renouveau.

 

 

* Le raisin l’emporte sur la pomme

Des élus locaux redonnèrent le coup de fouet à l’appellation à la fin des années 70, subventionnant les plantations et aidant les jeunes générations à prendre la relève. La volonté et le savoir-faire de quelques-uns ont sauvegardé les qualités de ce vin entre Lhomme et Poncé.

Enfin le raisin l’avait emporté sur la pomme !

Caractérisé par son goût de pierre à fusil, comme disent les spécialistes, le Jasnières vieillit en gardant sa verdeur et la vingtaine de vignerons œuvre sans cesse avec courage pour retrouver l’aura d’une appellation couronnée « AOC » en 1937. Cette notoriété n’a rien de galvaudée puisque certaines cavités profondes dans le tuffeau conserveraient à l’abri des intempéries et des curieux, des trésors à la robe cristalline jaune doré, aux arômes floraux et fruités, vieux de plusieurs décennies.

En vingt ans, le vignoble a fait peau neuve. Des jeunes ont fait des études d’œnologie, voyagé, se sont initiés aux nouvelles techniques de vinification, à la biodynamie et tentent de magnifier leur Chenin dans des fûts fabriqués avec des chênes centenaires de la forêt de Bercé toute proche…

Des dynasties se sont créées : Fresneau, Croisard, Gigou, Nourry, Lelais, Nicolas, Cornille, Sevault, Champion, Colin, Brazilier…Leurs domaines et vignobles ont des noms qui chantent : Le Cézin, La Raderie, La Roche Bleue, Les Gauletteries, La Rasnée, Bellivière

Les Coteaux du Loir, sacrés « AOC » en 1948, auraient pu s’appeler Jasnières mais certaines communes refusèrent. Grossière erreur, selon Miton, le restaurateur de Chahaignes qui proclame avec raison que « certains coteaux du Loir valent largement les meilleurs Jasnières ». Depuis dix-sept ans, avec Naoko, son épouse en cuisine, tous deux défendent le vignoble et suivent son évolution.

« Gris du vendômois », à la robe pétale de rose appelée ici « œil de gardon », léger, désaltérant, à boire jeune, « Coteaux du Loir ou « Jasnières », tous les vins de la vallée sont d’une extrême diversité.

Leur charme, c’est la recherche et la découverte d’une petite vigne, du petit clos, du vigneron malicieux redoutant autant la sophistication que le mildiou et qui n’a d’autre fierté que de déguster avec ses visiteurs un produit naturel. Il connaît ses grandes années et en parle savamment : 1870, 1893, 1900, 1906, 1911, 1921, 1933, 1937, 1943, 1947…1989, 2006 et sans doute 2018…

Heureux ceux qui seront à même d’y goûter au cours de savoureux repas de cave autour d’un foie gras, de plateaux de fruits de mer, de poissons, de volailles ou de fromages de « bique »…

C’est sur ces coteaux ensoleillés que se perpétuent par la grâce du sol, du ciel, des eaux et de la sueur du vigneron ces incomparables chefs-d’œuvre. Pour certains, ils tiennent, dans la série des vins, le même rang que les petits maîtres tiennent auprès des grands peintres et des grands musiciens. Petits ? Pas sûr, car ce sont de vrais maîtres. Chahaignes, Marçon, Lhomme, Ruillé, Poncé…et par-dessus tout le prestigieux Jasnières alignent toute une gamme qui régale les papilles et incite au voyage dans le temps et l'histoire. Plus corsés que les vins de Touraine, plus désinvoltes que ceux d’Anjou, nerveux, subtils et légers, à la fois spirituels et profonds, facilement enjôleurs et un brin fanfarons, ils commencent en sourdine et terminent en feu d’artifice tout bon repas.

Même si la vallée ne possède pas de grandes confréries comme le Tastevin de Bourgogne ou la Jurade de Saint-Emilion, elle peut s’enorgueillir de compter un nombre respectable de « Chevaliers de la Puette et du Franc-Pinot » dont votre serviteur.

Ils savent, comme il convient, honorer ces crus fameux de la vallée des Vaux du Loir.

 

 

(1) Annales de la Société des Sciences et Belles Lettres d'Orléans 1819

(2) Le parc Banjan est situé sur la coulée verte qui relie Le Mans à Coulaines. C’est un ancien verger qui a été transformé en parc public. Il lui a été conservé malgré tout son aspect de bocage sarthois.

(3) Gazonfier est un quartier situé à l'est du Mans. Il se trouve sur les hauteurs de la ville. La « colline de Gazonfier » surplombe les quartiers Bollée et Sablons. Le quartier doit son nom à la célèbre côte de Gazonfier qui monte à 18 % en moyenne sur 300 m dont 100 m à 20,2 %.

 

Vendanges à Chenu Gransard 1990

 

Vendanges Chenu La Coulée 2017

 

Vendanges Chenu 2017
Vendanges la Coulée Chenu 2017

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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