LE MASSACRE DES HAIES

Publié le 3 Octobre 2019

 

 

« Ces années là, on a vu de grosses machines agricoles arracher les haies, bousculer les talus, réaménager les rivières, boucher de vieux fossés et en creuser d'autres pour évacuer plus rapidement les eaux, agencer les chemins pour permettre aux machines de circuler. On a redistribué les terres pour former de grandes parcelles d'un seul tenant. Menés tambour battant souvent de façon brutale et autoritaire sans prendre en considération les conditions naturelles, ces travaux ont profondément modifié de magnifiques paysages façonnés souvent en connaissance de cause par les anciens. Ces paysages variés et accueillants sont devenus austères et uniformes. Les relations entre agriculteurs se sont dégradées. Les sols se sont érodés par le ruissellement avec pour conséquences l'assèchement de certains puits, la baisse de la nappe phréatique et des inondations plus fréquentes dans les bas-fonds. La chimie a fait tellement de dégâts que le petit gibier a quasiment disparu...

« Quelle bêtise ! Quand je pense que ces crétins demandent aujourd'hui de replanter les haies là où ils nous ont obligés à les arracher. » commente Armand.

Ces quelques lignes sont extraites du livre « Le Grand Chambardement » que j'ai publié en 2016.

 

 

Comme chaque citoyen sarthois je reçois, mensuellement, dans ma boîte aux lettres le magazine du département. Un encadré à la page 13 du numéro 157 de septembre 2019 a attiré mon attention et m'a donné l'idée de cet article.

 

Il stipule que 450 km de haies et 13000 arbres ont été plantés en dix ans avec l'aide du département dont c'est le rôle d'accompagner les agriculteurs, les particuliers, les associations, les entreprises et les collectivités dans leurs projets de plantations. Après tant de massacres, on peut se réjouir d'une telle initiative mais on peut dire aussi combien il nous est facile d'adorer aujourd'hui ce que nous avons brûlé hier.

Ce n'est pourtant que l'arbre qui cache la forêt car malgré ces nouvelles haies (2 000 à 3 000 km par an France) nous en perdons dans le même temps sur le territoire national plus de 10 000 km.

 

 

 

 

L'homme défait ce qu'il a patiemment construit

 

 

A la fin de la seconde guerre mondiale, les haies représentaient en France un ruban boisé de 3 millions de km.

Victimes d'un arrachage systématique pour des raisons de remembrement et de mécanisation, elles ont petit à petit disparu de nos campagnes. Un premier recensement réalisé par l'inventaire forestier national en 1963 faisait état de 1,2 millions de km restants.

Entre 1963 et 1993 plus de 500 000 km ont de nouveau disparu soit plus de 10 fois le tour de la terre et 376 000 ha de surfaces boisées.

Dans une question écrite n°10799 publiée au J.O. du Sénat le 13-06-2109, Madame Laurence Rossignol, sénatrice de l'Oise, attirait l'attention du gouvernement sur cette situation préoccupante de disparition des haies et des bosquets en France menaçant la biodiversité.

Selon elle, une étude Agreste de 2014 montre que la surface en haies et alignements d'arbres en France est en constante diminution avec une baisse de 6% depuis 2006. Même si la destruction de haies pour des raisons agricoles est soumise à conditions, ces dernières ne suffisent pas à enrayer le déclin.

 

 

 

 

 

Créations paysannes, les haies ont mis des siècles pour modeler les paysages et délimiter les parcelles de cultures. Hormis la Bretagne où les haies existaient depuis l'époque romaine, la plupart des autres régions ont surtout planté ces bandes boisées vers le XVIIIème et XIXème siècle notamment pour fournir le chauffage. Face aux besoins d'une population croissante, ces haies ont servi autour des villes et villages à séparer cultures de terres d'élevage. C'est ainsi qu'on a obtenu les bocages serrés de l'ouest et de Normandie ou le semi-bocage du sud-ouest.

 

Les plaines céréalières du bassin parisien, du Nord, voire du Poitou ont sans doute inspiré tous les agriculteurs productivistes de l'après guerre, modifiant profondément, du même coup, les paysages.

L'élargissement des routes, l'agrandissement des parcelles, l'intensification des drainages ont joué un rôle déterminant dans la disparition des bocages. Les remembrements n'ont fait qu'accélérer le processus.

 

Avec l'arrivée des nouvelles sources d'énergie ( le fuel ayant remplacé de bois de chauffe) et les campagnes touchées par l'exode rural, les haies ne pouvant plus être entretenues ne justifiaient plus leur raison d'être.

Si la haie dépérit et disparaît faute d'entretien, elle est aussi le plus souvent rayée du paysage pour cause d'incompatibilité avec la mécanisation, l'utilisation des larges moissonneuses ou des rampes de traitements. Le surendettement des petits paysans et la politique de girouette des différents ministères agricoles n'ont rien arrangé.

 

Alors certaines têtes pensantes ont légitimé leur disparition en posant la question de savoir s'il fallait les garder uniquement dans un but esthétique. « Quelle impudence de croire que nous pouvons faire mieux que la nature » s'énervait en 1981 le prix Nobel de chimie Roald Hoffmann.

 

 

 

 

 

 

* Les richesses d'une haie, d'un talus

 

 

Détruire les haies, ce n'est pas seulement couper quelques arbres, c'est effacer totalement toute une biodiversité. Des études ont permis de dénombrer pas moins de 170 espèces différentes sur les trois niveaux de bocage : herbacé, arbustif et arborescent. Un talus abrite en moyenne à lui seul 30 à 40 espèces végétales. En le supprimant on détruit du même coup l'habitat et le garde-manger d'une faune variée (oiseaux, petits rongeurs, insectivores, araignées, scarabées, noctuelles et autres pucerons). Si dans ces lieux on dénombre une cinquantaine d'oiseaux différents c'est que, bien entendu, il s'y trouve une nourriture abondante.

 

Talus et haies retiennent l'eau empêchant l'inondation des parcelles. Ils et elles évitent l'érosion du sol. Rempart contre les nitrates cette végétation disparue n'empêche plus le ruissellement de ces polluants vers les ruisseaux et rivières.

Agissant comme de véritables pompes végétales, les eaux sont attirées dans les nappes par le système racinaire au lieu de ruisseler en surface permettant de diminuer le débit des crues.

Ainsi les champs sont devenus des autoroutes à vents. Les sols déstabilisés se sont épuisés obligeant à employer de plus en plus cette arme de destruction massive qu'est la chimie. Les oiseaux et les petits mammifères ont fui. Des microclimats ont changé. Les paysages se sont banalisés.

Études et rapports réalisés par d'éminents spécialistes et des organismes comme l'INRA confirment ce que les simples paysans créateurs du bocage avaient compris par leur seul bon sens.

 

 

 

Banalisation des paysages

 

 

 

* Changer la tendance

 

 

Ainsi que semble l'attester le petit article du magazine sarthois (cité au début de cet article), les politiques publiques soutiennent mieux les haies au travers de moyens et de mesures diversifiées (plantations, entretiens...).

Il serait temps que les haies mais aussi les arbres champêtres épars, les prés-vergers et les bosquets acquièrent une véritable reconnaissance juridique et un statut de patrimoine collectif à l'heure où de plus en plus d'yeux regardent à la qualité des produits récoltés et à l'identité des terroirs.

Les cris d'alarme lancés depuis quelques années semblent porter leurs fruits.

 

Revirement heureux ?

 

Souhaitons-le !!!

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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F
bravo pour cet article ,j'espère que beaucoup de politiques le liront et comprendront qu'écouter les anciens peut être utile vive les haiesmais il y a encore beaucoup de travail à faire
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Y
Bonjour et merci
M
Merci monsieur pour ce texte si important.
Continuez votre belle oeuvre.
Bien à vous, Ghislaine Maillet du Bec Hellouin.
PS : j'ai largement diffusé votre blog consacré au Bec Hellouin bien sûr !
Et je vais de ce pas partager celui-ci.
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Y
Bonjour
Un grand merci pour la diffusion et pour "la belle oeuvre" je n'en demande pas tant. mais continuons
amitiés
yves