VOUS AVEZ-DIT « CUL TERREUX »

Publié le 15 Octobre 2019

 

J'ai passé mon après-midi au potager. Il y a toujours quelque chose à faire au jardin. Désherber, arracher les derniers haricots verts et broyer les fanes qui serviront de compost, cueillir les dernières tomates et aubergines, préparer les planches et mille petites choses qui prennent un temps fou.

C'est aussi le lieu où l'espace de quelques moments on peut oublier les tracas quotidiens, penser et programmer les espaces des futures plantations et parfois se remémorer des histoires, des anecdotes ou des aventures de son passé.

 

Appuyé sur le manche de ma bêche dans la position du jardinier fatigué qui observe le travail effectué, je picorais les dernières framboises de la saison d'un de mes framboisiers remontants. C'est en les dégustant que m'est revenue à l'esprit une bien triste anecdote.

 

C'était à l'époque, pas si lointaine, où encore en activité j’œuvrais à la promotion de l'un de mes ouvrages à résonance nationale. Les bonnes relations que j'entretenais avec une PQR (Presse Quotidienne Régionale) proche du terrain m'avait permis d'engendrer une belle revue de presse qui se traduisait par de fructueux contacts en librairie.

 

J'avais alors décidé de continuer ma démarche communicative et de solliciter dans le même esprit les grands quotidiens nationaux. Je précise dans le même esprit car je n'ai jamais demandé un quelconque papier. Je me suis toujours borné à informer par des dossiers de presse, des communiqués voire des entretiens. Chacun était libre ensuite de publier un article ou non.

 

 

 

 

Le "cul-terreux"

 

Une très aimable secrétaire d'un de ces grands quotidiens nationaux avait patiemment écouté l'objet de ma requête et au bout de quelques minutes transmettait mon appel sur le poste de celui qu'elle considérait le plus adapté.

J'avais à peine recommencé mon argumentaire que mon interlocuteur au bout du fil m'interrompit brusquement en me demandant d'où j'appelais et où je vivais.

Je lui répondis que j'étais en province. A cette époque, je vivais dans un petit village de Normandie.

« Sachez, Monsieur, me dit-il, que les « cul-terreux » de province ne nous intéressent pas » et sans autre forme de procès raccrocha.

 

Quelle indécence ! N'aurait-il pas pu me répondre qu'il n'était pas compétent en la matière ou me renvoyer vers un collègue ou tout simplement me dire avec la plus élémentaire courtoisie, qu'il ne pensait pas que sa rédaction serait intéressée par le sujet.

C'était simple et nous serions restés bons amis sans pour autant se connaître.

 

Finalement à bien y réfléchir, la réponse de ce journaliste est dans l'air du temps. Devenu l'un de ces « sachants », leaders de la pensée unique formatée, nouvelle élite des « news », des journaux de 20 heures et de l'information en continu où devenus subitement experts devant un micro ils nous balancent leurs vérités (souvent non vérifiées) à grand renfort d'idées fumeuses et d'effets de manches nous apprenant à nous « gens de rien » comme le disait si bien M. Audiard « Comment vendre des patates alors qu'ils ne savent même pas comment pousse un radis ou une carotte ».

 

 

Je dis simplement à ces acteurs platoniciens qui ont tendance à négliger le réel qu'il existe là-bas derrière leurs enceintes de béton et leurs beaux quartiers des étendues vertes au printemps et rousses en automne où vivent des gens dans des maisons (et oui c'est habité) qui passent leur temps à travailler et à soigner des plantes et des racines que l'on peut appeler salades ou carottes dans des petits enclos. Il y en a même que l'on appelle aussi des paysans accusés de mille maux qui font pousser dans des grands terrains des plantes aux épis barbus dont on fait le pain que le « sachant » des beaux quartiers mange chaque jour. Il y a aussi parfois de curieuses bêtes avec des cornes qui ruminent leur solitude sur des aires qui ne sont pas bitumées ( ça existe).

A ces « sachants » qui se sont perdus dans les méandres du paraître, chantres du clivage exacerbé entre la capitale et la province, je leur demande de regarder un peu en arrière. A quelques générations près, nous avons tous un peu de cul-terreux. Sachons rester modestes !

Je n'ai jamais oublié mes origines rurales et artisanes de mon petit village et je les revendique. Elles m'ont appris le travail et l'humilité. J'ai vécu mille aventures, risqué ma vie, côtoyé des personnalités... rien ne m'a fait changer.

 

J'ai mis beaucoup de temps à pouvoir raconter cette mésaventure. Ce mépris choquant m'a meurtri mais il va bien au-delà de ma personne, c'est à toute la ruralité qu'il s'adresse. Je ne demandais rien d'autre qu'une simple écoute. Mais dans les sphères parisiennes, on ne prête pas l'oreille au "cul-terreux", « gens de rien » comme ils disent.

Certes, il ne faut pas faire une généralité de ce cas particulier.

 

Pour terminer ce billet, je vous dirais monsieur le « sachant » que j'ai honte pour vous. Le « cul-terreux » est avant tout homme de la terre et du ciel. Les caprices de ce dernier dictent ses décisions, son action, allongent ou raccourcissent la durée de ses moissons ou de ses vendanges...De l'aube bleuissante à l'angélus du soir sur horizon rougeoyant, il continue à rêver qu'un jour, enfin, vous prendrez conscience de tous ces trésors de culture et de tradition qu'aujourd'hui vous semblez ignorer et qu'enfin, ensemble, on puisse assurer la sauvegarde de tout ce patrimoine.

 

 

Alors Cul-terreux dans mon potager et fier de l'être !!

 

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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S
Merci de cette belle mise au point, ça fait du bien.
Répondre
Y
Je l'avais sur le coeur depuis un moment
amitié s
Yves
L
Je me range à vos côtés parmi les culs terreux!..
Répondre
Y
Merci
A bientôt
Amitiés