IL R'VIENT DE NANTES

Publié le 15 Janvier 2020

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

« Nous sommes montés dans le bateau à six heures par le plus beau temps du monde ; j'y ai fait mettre le dé de mon carrosse... Nous avons mangé du potage et du bouilli chaud : on a un petit fourneau, on mange sur un air de carrosse comme le roi et la reine ; voyez, je vous en prie comme tout est raffiné sur notre Loire... »

Madame de Sévigné - Lettre à sa fille, Madame de Grignan, 9 mai 1680.

 

 

 

 


 

Aux XVIII et XIXème siècles, le canton de Château-du-Loir était réputé pour ses toiles de ménage et pour la navigation à voiles sur le fleuve Loire et sur le Loir. Elles étaient estimées comme étant les meilleures de France non pour leur finesse mais pour leur extrême solidité.

Cette fabrication occupait un grand nombre de bras et de nombreux métiers étaient installés dans les communes environnantes. Ainsi, au début du XIXème siècle, la commune de Chenu fabriquait environ 100 pièces de toiles façon Château-du-Loir avec 14 métiers. Celles-ci étaient vendues à la halle de la ville et pour les particuliers.

Tout le long du cours du Loir, les moulins sont nombreux : moulins à tan, à chanvre, à foulon, à ouate, à farine et même à glace à celui de La Bruère à La Flèche. Saint-Jacques et Pousset à Coëmont, Rotrou à Vaas sont les témoins vivants de ce passé.

Ces ouvrages étaient capitaux pour la régulation de la rivière. Ils permettaient aussi une navigation devenue possible depuis sa confluence à Briollay avec la Sarthe, pour former la Maine jusqu'à Port-Gauthier, sur environ 100 km.

Celle-ci se faisait grâce à 36 portes marinières, une tous les 3 kilomètres. Leur passage était rendu périlleux du fait de la déclivité et du courant accéléré par l'étroitesse du passage. Il y eut de nombreux accidents.

Gabares de 24 à 27 mètres de long et 4m60 de large, havriers, toues, futreaux employaient un grand nombre d'hommes du fait de la dangerosité des passages.

Ces mariniers, au pantalon bleu ou jaune et chapeaux à larges bords, forts en gueule, hauts en couleur, toujours prêts à lever le coude pour un coup « d'berton»* "Vilains sur terre" mais "Seigneurs sur l'eau", surnommés "Chalandoux" et même "Chie dans l'iau" par opposition aux "Culs terreux" restés sur la rive, ont fait la gloire du commerce du grand fleuve, ce "ch'min qui marche" et de ses affluents dont le Loir, la Sarthe et la Mayenne jusqu'au début du XXème siècle.

A la remontée, on transportait de l'ardoise, des pierres à bâtir, du sel jusqu'à Château-du-Loir pour le grenier à sel de Neuvy-le-Roi. A la baisse, vers Nantes, les bateaux transportaient des toiles, des briques, du bois, des carreaux dont ceux de Durtal... Le chemin de fer et la grande guerre auront raison de cette économie.

 

A une époque, pas si lointaine, j'ai rencontré nombre de mariniers qui ont redonné vie à cette légendaire épopée de la navigation ligérienne en construisant à l'identique et sans plan des gabares, des futreaux et des toues cabanées. L'un d'entre eux, un vieil ami, m'avait raconté cette histoire qui suit.


 

aquarelle et pastel Yves de Saint Jean

 

 

 

Il r'vient de Nantes

 

 

Saturnin était au soir de ses noces avec la petite Marie, adorable rouquine et fille de ce grand diable de Boursin, patron autoritaire et respecté au visage sec et à la moustache tombante.

Dans le petit port, la fête était belle et joyeuse. On riait, on chantait, on dansait.

Le repas quasi fini, préludait à la belle nuit qui allait commencer.

Il fallut que ce satané Boursin qui n'avait pas quitté des yeux le rivage de la rivière vînt subitement troubler la fête.

« Allez les gars, voilà « l'afflot », y a pas de temps à perdre. »

Chacun savait ce que cela voulait dire. Tous les mariniers présents n'attendaient que cela.

La fête se déplaçait. Elle était maintenant sur la rivière. Chacun à son poste rejoignit au plus vite les couplages. Saturnin y compris.

La petite Marie trouva le dessert un peu amer mais Saturnin, homme de l'eau avant tout, la rassura :

« Patiente un peu ma petiote, avant la quinzaine je serai de retour. »

Le flot fut bon et le voyage sans encombre ni accident fut mené rondement.

A Nantes, la cargaison fut livrée et le soir au cabaret « le petit matelot », Boursin à côté d'une bonne bouteille de « vin de Vallet »* distribua à chacun ce qui lui revenait. La part était belle et Saturnin en profita pour acheter un joli petit collier en corail à Marie.

Les choses s'arrangeaient à merveille. Le patron eut une une occasion de remonter avec un compagnon de sa connaissance. Il prenait son équipe avec lui. Le vent était bon. Il fallait en profiter.

On arrosa le retour comme il convenait. On parlait de choses et d'autres et Saturnin le jeune marié mais marié sans promotion fut copieusement chambré. Les propos gaillards à son encontre le laissaient sans voix. Enfin, excédé et n'y tenant plus il dit avec calme :

« Eh bien les gars, vous vous trompez. Je vous parie ici même vingt bouteilles et une matelote corsée pour toute l'équipe que je laisse ma Marie tranquille du soir au matin le jour de mon retour. Pari tenu, menteur qui n'y tope. Je n'ai qu'une parole. »

« Tu parles bien. Mais comment saurons-nous au matin la vérité ? »

« Vous n'aurez qu'à rôder de bonne heure autour de la maison. »

On salua Angers, Briollay, Durtal, La Flèche, Vaas et l'on arriva en vue de la petite maison de Saturnin que nos mariniers goguenards accompagnèrent jusque devant sa porte.

« Bonjour Saturnin, comment s'est passé ton voyage ?

« Fort bien petite Marie ! »

« J'ai préparé un bon fricot, alors à table et tu verras comme j'ai bien aménagé notre maison et notre petite chambre. »

Une nuit toute crépitante d'étoiles s'étendit sur la rivière et la campagne. Un gai rossignol s'égosilla au sommet d'un vieux saule.

Au petit jour, toute notre fine équipe s'était donné rendez-vous et surveillait la maison de Saturnin.

Des poules et un grand coq enrubanné tel le grand turc picoraient sur le chemin devant la maison.

La porte de la maison s'ouvrit et une Marie les cheveux en bataille apparut sur le seuil, un balai à la main.

Elle arrêta son regard sur le grand coq qui voulait témoigner de sa tendresse à l'une de ses poules. Le grand seigneur secouait de l'aile, piquait de l'éperon, battait du casque... sans succès.

A sa troisième tentative, Marie laissa alors éclater sa colère. Elle lança son balai au chevalier empêtré en criant tout d'une pièce :

« Alors toi aussi tu r'viens de Nantes !

Les gars qui avaient observé la scène en furent pour leur frais.

Tous filèrent à la bonne auberge et commandèrent à la patronne une matelote corsée pour dix avec deux bouteilles par tête et du meilleur car, il n'y avait pas d'erreur possible, ils avaient bien perdu leur pari.


 

Merci à mon ami Jacques Robin dit « Vent d'Travers » à l'origine de la renaissance de la marine de Loire qui m'avait conté cette historiette. Je l'avais publiée dans un de mes ouvrages "Pays Sages de Loire"  (épuisé) en 2002 avec un CD enregistré avec la complicité de France Bleue.

 

 

 


 

*« Breton ou berton» : nom local en Touraine et Anjou du cépage Cabernet franc

*« Vallet » : appellation locale du Muscadet provenant du cépage Melon de Bourgogne

 

 

Atelier de marine de Loire aquarelle et pastel Yves de Saint Jean

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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