LIANE DE POUGY EST NEE A LA FLECHE

Publié le 27 Février 2020

Liane de Pougy à peine trentenaire photographiée par l'atelier Nadar

 

 

« Le poing sur la hanche, harnachée de perles, cuirassée de diamants, Liane de Pougy avançait parmi les tables de Maxim's avec l'indifférence des astres. Les hommes se levaient, la saluaient. Elle continuait sa route. » C'est ainsi que Jean Cocteau qui compta Liane parmi ses « reines de France » parlait de l'une des plus célèbres « cocotte », reine des courtisanes et reine du demi-monde de la Belle Époque.

 

Anne-Marie Chassaigne, dite plus tard Liane de Pougy, est née à la Flèche le 2 juillet 1869 dans une modeste mais respectable famille de militaire, un père officier agnostique ( Pierre Blaise Chassaigne) et une mère dévote d'origine espagnole (Aimée Gabrielle Lopez).

 

Elle reçoit une excellente éducation au couvent des Fidèles Compagnes de Jésus de Sainte-Anne-d'Auray dans le Morbihan. Elle y apprend cette « bonne tenue » qui fera d'elle la favorite des princes.

Ses parents se hâtent de marier celle dont la jeune beauté fait déjà tourner les têtes. Le 15 juillet 1886, elle épouse à 17 ans l'enseigne de vaisseau Armand Pourpe.

Elle lui donna un fils, Marc Marie Edmond Pourpe, pionnier de l'aviation qui tombera en héros le 2 décembre 1914 à 27 ans près de Villers-Bretonneux pendant la première guerre mondiale.

 

 

Liane de Pougy

 

 

 

Construction d'une idole féminine

 

Son mari est un homme violent et jaloux. Alors que celui-ci est affecté à Toulon, elle réside à Marseille et prend un amant. Cette incartade lui vaut deux balles dans le bas du dos. Après deux ans de mauvais traitements, elle divorce et s'enfuit à dix neuf ans à Paris, ville de tous les plaisirs et de tous les possibles, qu'elle avait découverte lors de son voyage de noces.

 

Elle est accueillie au 34 rue de Chazelles chez la célèbre courtisane Valtesse de la Bigne qui a insufflé à Zola le personnage de Nana.

Anne Marie est très belle et grande pour l'époque (1,68 m).

 

Sa protectrice va très vite l'initier à la haute galanterie. Grâce à ses conseils, la pudique Anne Marie se transforme en Liane de Pougy et gravit rapidement les échelons avec un talent certain. Il est dit que Proust s'inspirera d'elle pour créer Odette de Crécy, l'obsession amoureuse de Swann.

 

Sur les 80 000 « filles publiques » du moment, seule une quarantaine de ces charmantes dames, adorables croqueuses de diamants, le plus souvent à particules, tiennent alors le haut du pavé. Bonnes fortunes et célébrités se bousculent au portillon du 34 rue de Chazelles et Liane fait payer l'homme très cher.

 

 

 

 

 

* Cabaret, Folies Bergères et demi-monde

 

Belle et pleine de charme, Liane rêve d'une carrière théâtrale pour accroître sa notoriété et ses gains. Elle commence par une carrière de danseuse de cabaret puis se lie d'amitié avec Sarah Bernhardt qui lui donne quelques cours d'art dramatique. Celle-ci lui fait rapidement comprendre qu'elle n'a aucun talent dans ce domaine lui conseillant de « n'ouvrir la bouche que pour sourire ». Les critiques, impitoyables sans doute sincères, décrètent qu'elle joue « mieux couchée que debout ».

 

Elle rencontre le librettiste Henri Meilhac, auteur dramatique à succès, septuagénaire mais amateur de jolies femmes qui succombe à son charme. Il lui verse 80 000 francs or rien que pour contempler son corps nu. Il la fait débuter aux Folies Bergères lors d'une soirée éblouissante en 1894 où elle présente un numéro de magie rose en collant noir avec des lapins blancs.

Très liée à Jean Lorrain, l'un des écrivains scandaleux de la Belle Époque, elle joue à l'Olympia dans la pantomime « Rêve de Noël » puis triomphe de nouveau aux Folies Bergères en 1896, avec le rôle d'Oriane dans « L'Araignée d'Or », juste couverte de quelques centimètres de brocart lamé d'or. Edmond Goncourt la qualifiera alors de « plus jolie femme du siècle ».

 

Riches visiteurs et têtes couronnées se bousculent au 15 de la rue Néva, l'Hôtel particulier de Liane « plus grande, plus mince, plus raffinée que jamais, avec ce teint transparent et ces cercles bleutés autour de ses grands yeux de biches effrayée ».

Parmi ses adorateurs on compte Charles de Mac Mahon et son neveu dont elle gobe la fortune, le banquier Bischofheim, le comte Roman Potocki, Maurice de Rothschild, Lord Carnavon, le Maharadjah de Kapurtala dont elle décline une offre de mariage, le compositeur Renaldo Hahn, le peintre Antonio de la Gandera qui réalise plusieurs dessins et pastels et en 1903 un grand tableau de Liane allongée sur une « duchesse » brisée et beaucoup d'autres... qui la couvrent de bijoux, lui offrent des équipages et le luxueux « nécessaire » à la vie de courtisane d'alors.

« L'ex baronne de Rothviller » la tient pour un « objet d'art » et l'introduit dans la noblesse d'Europe centrale. La presse se fait l'écho servile de ses exploits de « grande horizontale de marque ». Elle fréquente Colette, Proust, Cocteau, Max Jacob et beaucoup d'autres qu'elle invite chaque été à Roscoff. Elle y a acheté, en 1903, « une bâtisse en pierre exposée aux vents d'ouest imprégnés de senteurs marines », « Le Clos-Marie », sa maison secondaire, sa retraite sentimentale où elle vint chaque année, l'incluant dans ses périples qui passaient par St Petersbourg, Lausanne, Nice, Deauville...

Si les murs du « Clos-Marie » pouvaient parler ?

 

Natalie Clifford Barney

 

* Amour saphique

 

Au tournant du siècle, à 30 ans, Liane est une des reines du « demi-monde ».

Ouvertement bisexuelle, elle a des aventures avec des amants des deux sexes et entretient des liaisons amoureuses avec Valtesse de la Bigne ou Emilienne d'Alençon. En 1899 elle rencontre Natalie Clifford Barney une jeune américaine qui deviendra poétesse et romancière. Leur liaison défraya la chronique.

Natalie sera l'amour de sa vie « un don du ciel, un rayon lumineux et subtil qui dore tout sur son passage... Natalie l'inconstante, qui sait être fidèle malgré ses infidélités » écrira-t-elle.

Néanmoins, en 1908, alors au sommet de sa carrière, Liane qui aura bientôt 40 ans rencontre le prince roumain Georges Ghika, neveu de la reine Nathalie de Serbie, de quinze ans son cadet, très noble mais aussi quelque peu désargenté qu'elle épouse le 8 juin 1910 en l'église de Saint-Philippe-du-Roule. Le mariage fera la une du « New York Times ».

 

Liane et le prince Ghika en 1932

 

Le mariage sera parfaitement heureux pendant seize ans, jusqu'à ce que le prince ne la quitte brusquement, en juillet 1926, pour l'ultime conquête de Liane, une jeune artiste de vingt-trois ans « mignonne et délicate », Manon Thiébaut, qu'il emmène en Roumanie.

Pour se consoler, Liane retrouve Natalie Barney à Paris et forme avec son amie Mimy Franchetti une sorte de ménage à trois. Natalie fera de cette aventure un récit autobiographique publié de manière posthume sous le titre « Amants féminins ou la troisième ».

Menacé de divorce le prince reviendra mais la relation sera brisée et chaotique.

 

 

 

 

* Les romans de sa vie

 

En 1898, Liane de Pougy « fait encore une fois sensation en publiant son premier roman : L'insaisissable ». Elle y décrit la vie d'une courtisane et offre une réflexion sur l'image dans la société de ces demi-mondaines dont l'unique péché serait tout autant d'aimer que de vouloir être aimées.

Entre 1898 et 1908, outre « Idylle saphique », Liane publie une comédie « L'Enlizement » et cinq romans qui « répètent uniformément la lassitude, l'ennui et le dégoût de la courtisane à faire ce métier...

En juillet 1904 paraît une revue illustrée féminine « L'Art d'être jolie » dont Liane de Pougy assure la direction. Publié dans un format élégant et parfumé, vint-cinq numéros paraîtront jusqu'en janvier 1905.

Encouragée par Salomon Reinach et quelques amis, Liane commence à tenir un journal. Il couvrira la période de 1914 à 1941 et sera publié de manière posthume, en 1977, sous le titre « Mes Cahiers bleus ». Chronique de la vie de l'entre-deux-guerres mêlée de souvenirs de la Belle Époque parmi lesquels se trouvent d'innombrables portraits.

Le 7 décembre 1919 elle écrivait : « Cocteau est un causeur éblouissant, ardent, ironique, bondissant, élégant et abondant. Il est délicieux, un peu...inquiétant, répugnant et très inquiétant. Il tuerait avec un mot... ».

 

Liane de Pougy

 

 

De la débauche à la grâce

 

Le Révérend Père dominicain Rzewuski, à qui Liane avait confié ses « Cahiers Bleus » écrit dans la préface de l'édition qui en a été faite : « D'après les pages de ses cahiers, on peut constater que Liane n'avait jamais cessé de chercher à aimer Dieu. Mais ceci à sa manière...Comment accorder les exigences de la pureté du Fils de Dieu, son enseignement et son exemple avec ce qu'elle savait être, sa vie, son passé et même son présent. »

En 1928, Liane se lie d'amitié avec Mère Marie-Xavier, supérieure de l'asile Sainte-Agnès à Saint-Martin-de-Vinoux près de Grenoble. Elle trouve auprès de ses amis parisiens des fonds pour l'entretien des pensionnaires : « Gabrielle Chanel a été spontanément et magnifiquement généreuse » écrira-t-elle dans ses Cahiers Bleus.

En 1943, le R.P. Rzewuski « juge sa pénitente digne d'être reçue dans le Tiers-Ordre de Saint Dominique » et le 14 août de la même année l'ancienne étoile des Folies Bergères, la scandaleuse couverte de colliers de perles et de bijoux, prononce ses vœux et prend le nom de Sœur Anne-Marie de la Pénitence. Laïque consacrée, elle vivra selon la règle dominicaine.

Après la mort du prince Ghika, le 19 avril 1945, elle s'installe à Lausanne où elle transforme une chambre du Carlton en cellule.

 

 

C'est là qu'elle meurt à 82 ans le 26 décembre 1950. Elle avait souhaité mourir un soir de Noël. La divine Providence a exaucé ses vœux.

Elle est enterrée dans l'enclos des sœurs de l'asile Sainte-Agnès à Saint-Martin-le-Vinoux, bien loin des Vaux du Loir de sa naissance.

Elle avait désiré que nul ne suivît le cercueil de celle qui ne souhaitait plus être que Anne- Marie-Madeleine de la Pénitence.

Cette dépouille terrestre tant vantée, tant adulée, tant aimée, s'en alla solitaire.

Liane de Pougy était bien morte.

 

Il y aurait encore beaucoup à dire et écrire sur la vie bouleversante et touchante de cette femme. Pour ma part, Liane de Pougy me conduit à refuser la médisance et les jugements précipités au profit de la prudence et de la mansuétude.

 

 

 

Autres belles courtisanes croqueuses de diamants de la Belle Epoque : La Belle Otéro et Emilienne d'Alençon rivales et en même temps complices de Liane de Pougy.

 

 

La Belle Otéro
Emilienne d'Alençon

 

 

Le fils de Liane de Pougy pilote et abattu en décembre 1914

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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P
Merci pour cette émouvante chronique consacrée à l'une de nos " grandes horizontales" nationales..Toute une époque disparue et peu connue des jeunes générations..
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A
Quelques années plus tard, Aurélie Soubiran, lectouroise par son père, épousera un autre prince Ghika, mort dans un tragique accident de voiture à cheval. Méchamment (nous sommes d'accord) qualifiée d'aventurière, elle aura une petite carrière littéraire, chaperonnée par Dumas fils. Puis elle se retirera à Lectoure où elle est enterrée. https://fr.wikipedia.org/wiki/Aur%C3%A9lie_Ghika
Merci pour cette belle chronique sur une vraie beauté.
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Y
Anecdote que je n'ai pas mise dans cet article. la grand mère de mon épouse qui a du quitter sa Bretagne natale pour travailler à Paris a été femme de chambre et domestique pour le prince Ghika. elle a connu Liane de Pougy.
J'ai une vraie passion pour ces personnages hors du commun
C
Monsieur POUPE a un fils Marc POURPE avec Liane de GOUGY. Aurait-il pris l' "R" froid pendant ses galipettes avec cette dernière?
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Y
corrigé
merci