LES BUTTELIERES

Publié le 10 Mars 2020

 

 

Dans la présentation de mon blog, j'ai écrit en citant Albert Schweitzer qu'il y avait deux façons d'oublier les tracas de la vie « la musique et les chats ».

Un ami lecteur assidu de mes élucubrations épistolaires m'avait alors répondu : « et les livres et la lecture, jeune homme...! ».

Mes cheveux gris ont beaucoup apprécié le « jeune homme » mais il avait mille fois raison. Où avais-je la tête ?

 

« Un livre est une fenêtre par laquelle on s'évade » avait écrit Julien Green. Une fenêtre qui s'ouvre sur le monde. Il permet la découverte de nouveaux horizons, de personnages émouvants, tristes ou gais, sympathiques ou antipathiques. Un livre c'est un écrivain avec ses doutes, ses certitudes, ses fantasmes, ses engagements...

 

Univers à lui tout seul, le livre apporte du soleil en hiver et de la gaieté les jours tristes ou brumeux. Il ouvre l'imagination. Il donne la possibilité de s'émouvoir, enrichir son vocabulaire, de pouvoir vivre mille vies en quelques pages : nager avec les dauphins, voler avec les hirondelles, être explorateur en Amazonie aujourd'hui et médecin du monde le lendemain, visiter un jardin en compagnie de Louis XIV, trembler avec les sans-culottes de la Révolution, croiser loups garous, lutins, fées et licornes.

 

Comme un panier de fruits et légumes ou un bon vin, le livre est un outil de partage qui nous raconte des histoires au goût sucré, amer, acidulé et souvent savoureux.

 

 

 

 

Mais revenons à ce qui est le sujet de cet article annoncé dans le titre.

 

Savez-vous ce qu'étaient les Buttelières ?

 

Un dimanche pluvieux me l'a fait redécouvrir à travers un ouvrage charmant « Mélie Buttelière » de Robert Morin.

 

« Butteler » c'était rehausser les ceps des coteaux ravinés après les fortes pluies. Les buttelières remontaient la terre entraînée au bas des pentes, en la transportant dans une petite hotte ou « buttet ».

A travers l'histoire de Mélie qui fut buttelière, Robert Morin nous raconte le dur et patient labeur des vignerons de nos coteaux ligériens et en même temps l'amour qui les lie à leur terre et leurs vignes. Il y reconstitue avec bonheur et dans une langue simple la vie des vignerons d'antan.

 

Robert Morin est né en 1893 à Pocé-sur-Cisse et c'est dans ce charmant village qu'il est décédé en 1925 à l'âge de 32 ans. Pendant sa courte existence, il s'est dévoué sans compter au service des gens de la terre à travers romans, récits ou poésies.

 

Mélie Buttelière ne sera publié qu'en 1926.

 

 

 

 

 

Extrait :

 

« ... Quand le vent parut s'époumoner, la pluie se précipita... les gouttes en étaient si grosses et si serrées qu'elles obscurcissaient l'horizon. Pour un « acat-d'iau ce fut un acat-d'iau... » En un quart d'heure, il y eut ! À travers la colline autant de torrents qu'il y avait de chemins, de « rottes »*, de « riages »* en pente. De tous côtés l'eau descendait en bondissant, et entraînait avec elle les terres « guerlentes »* des vignobles ; elle déracinait les ceps du haut des pentes, elle enfouissait ceux qui se trouvaient au pied de la colline, elle creusait, parmi les clos, des fouilles dans lesquelles un sanglier se fut baugé.

Dès que la dernière goutte fut tombée, le soleil réapparut plus brillant que jamais, et les vignerons allèrent sans délai, voir quels tristes labours avait fait l'acat-d'iau... Désolation de désolation !...

Parmi les plus chavirés, les plus fouillés, les plus bouleversés, c'était sans contredit le clos du Maît 'Sylvain. Et s'il n'eût craint qu'on se moquât de lui, il aurait encore pleuré six mois plus tard, « tendiment »* qu'à travers le bois de chênes et de pins qui sépare son clos de la route, il conduisait une dizaine de buttelières vers le vignoble ravagé.

 

Bientôt le cortège des travailleuses déboucha de la rotte au pied de la vigne. En tête venait le Maît' Sylvain, sa longue blouse ballant contre son grand corps maigre. Il s'appuyait sur une canne massive, et portait sur son dos un « âne »* de belle dimension.

En arrivant au droit de l'amas de terre accumulé par l'acat-d'iaut, le Maît' Sylvain poussa un grand soupir, qui était peut être de fatigue, mais plutôt de regret. Il se déchargea de son âne, l'assura solidement sur ses trois pattes, et en rajusta les oreilles qui « quintaient »* un peu. Puis il se retourna du côté de ses buttelières.

 

Elles venaient derrière lui d'un pas tranquille. Chacune tenait en main un « charnier »* dont, tout à l'heure, elle s'aiderait pour grimper la côte, et portait au dos un petit buttet d'osier, de la contenance de six pelletées, dans lequel elles allaient remonter les terres descendues par les eaux... »

 

 

 

 

Petit lexique :

 

Riottes, riages : sentiers, rigoles

Terres guerlentes : terres meubles

Tendiment : tandis que

Âne : sorte de chevalet sur lequel on pose la hotte pour la charger plus aisément.

Quintaient : penchaient, boitaient.

Charnier : piquet de vigne

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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