GEORGES PILLEMENT – LE VIEUX MANS – LA PLEIADE

Publié le 18 Avril 2020

croquis Yves de Saint Jean

 

 

Dans un précédent article, je vous avait fait part de ma balade dans les rues et ruelles pavées de la vieille cité cénomane avant cette terrible épreuve de confinement.

Je me suis plu à croquer, photographier, admirer les façades des magnifiques hôtels particuliers, les maisons à pans de bois où se nichent de petits restaurants, bistrots et ateliers d'artistes.

Il n'en n'a pas été toujours ainsi. Ainsi ce secteur de la ville perché sur une colline de 10 hectares était dans les années 60 considéré comme le quartier malfamé, siège de la prostitution, peuplé de taudis où des rats gros comme des lièvres pullulaient.

Les choses ont bien changé, fort heureusement, j'y reviendrai en conclusion de ce billet.

 

 

Vous me savez très attaché à notre terroir des Vaux-du-Loir, sa culture, ses paysages, ses arbres et ses personnages qui y sont nés ou vécu.

Dans mes lectures, j'ai découvert un auteur né à Mayet le 23 mars 1898 : Georges Pillement.

 

Écrivain, traducteur, spécialiste des littératures espagnoles et hispano-américaines, il était aussi romancier, collaborateur de divers journaux et photographe.

 

Mais il était surtout auteur de livres d'art et de tourisme. A partir de 1941, il a publié une série d'ouvrages consacrés à la sauvegarde des monuments anciens et des vieux quartiers historiques des villes.

Dans son livre « Saccage de la France » (Grasset), j'ai retrouvé un de ses textes sur la ville du Mans

Voici ce qu'il écrivait.

 

 

 

Le vieux Mans livré au massacre

 

 

« Malgré les avertissements, un crime stupide et abominable se prépare : au lieu de cureter et d'assainir cette admirable ville d'art si mal connue qu'est le vieux Mans, on le livre au massacre. Comme à Lyon, comme partout en France, le quartier le plus ancien du Mans a été négligé depuis plus d'un siècle, et c'est une population indigente qui s'est installée tant bien que mal dans ses élégants logis anciens, les convertissant peu à peu en taudis. La municipalité a laissé faire et lorsqu'elle s'aperçoit de l'état inquiétant d'insalubrité qui s'est créé, elle ne voit d'autre remède que d'abattre des maisons qu'on a eu tort de ne pas entretenir et de livrer à une population indésirable.

 

On ignore habituellement que Le Mans est une des villes d'art les plus captivantes de France. Les voyageurs pressés qui traversent la capitale du Maine n'en voient que les banales avenues des quartiers neufs. Certains vont jusqu'à la cathédrale dont le chevet magnifique se déploie comme un large éventail ajouré au-dessus de l'immense place des Jacobins, mais ils ne s'aventurent guère dans le vieux Mans qui se dresse sur un éperon en bordure de la Sarthe et qui nous est, cependant, parvenu presque intact. Ils n'y vont pas, d'abord parce qu'on appelle la Tranchée, une énorme voie construite il y a une cinquantaine d'années pour relier directement aux quartiers neufs le faubourg de Notre-Dame-du Pré, qui se trouve sur l'autre rive de la Sarthe.

 

 

 

 

Lorsque la municipalité du Mans eut à choisir entre les trois projets qu'on lui avait présentés pour la construction de cette tranchée, elle se décida, bien entendu, pour celui qui avait le moins de respect de la vieille ville ; elle écarta le simple tunnel qui aurait laissé debout toutes les maisons anciennes, que cette ridicule tranchée a jetées bas sur plusieurs centaines de mètres. On a perdu du même coup une des tours de l'enceinte, car le vieux Mans conservait à peu près intactes ses murailles en grande partie gallo-romaines, notamment sur toute la longueur qui domine la rivière.

 

Ces murailles et leurs tours sont malheureusement à peine visibles, car elles sont encloses dans les jardins privés ou encastrées dans des maisons d'habitation ; mais il suffirait de quelques expropriations pour nous restituer un ensemble admirable dont on pourrait alors apprécier les mérites, le seul capable en France de rivaliser d'allure avec la Cité de Carcassonne.

 

Mais la municipalité du Mans n'a jamais eu de préoccupations artistiques. Chaque fois qu'elle a entrepris des travaux de restauration, le résultat a été pitoyable.

 

Faudra-t-il donc que Le Mans perde un à un tous ses charmes ? Voyons maintenant ce qu'est ce vieux quartier promis au massacre.

 

Partie des vieux remparts rue des fossés St Pierre, autrefois fossés de la ville, larges et profonds de 10 m alimentés par le Merlereau

 

 

Il ne comprend pas la partie qui avoisine la cathédrale, qui est parfaitement salubre et dont la plupart des constructions ont d'ailleurs déjà été restaurées et souvent beaucoup trop à mon gré.

On y voit le Grabatoire, occupé par l’Évêché, la maison voisine du Pèlerin, également du XVIè siècle, et de l'autre côté ce gracieux logis à tourelle qui est un chef-d’œuvre de la Renaissance. Non loin de là s'élève la Maison de la Reine Bérengère, qui a été transformée en musée et dont la façade en pans de bois est admirablement sculptée, tandis qu'en face se dresse la maison des Deux-Amis, également à colombage et non moins pittoresque. Une autre tourelle, partie du XIIè siècle, partie du XVIè siècle, garde le souvenir de Scarron qui fut, on le sait, chanoine de la cathédrale.

 

Pour si belles qu'elles soient, ces maisons anciennes et quelques autres qui les accompagnent ne nous font pas oublier que le XIXè siècle n'a rien laissé des vestiges de ce qui formait jadis autour de la cathédrale un cadre admirable : le formidable donjon de Guillaume le Conquérant, les tours du château et l'ancien évêché.

 

Le vieux Mans se continue de l'autre côté de la Tranchée et c'est cette partie qui est en ce moment livrée au massacre. Elle a pour voie principale la Grande-Rue, qui suit le sommet de la colline et dans laquelle nous trouvons quelques unes des maisons les plus dignes d'être mises en valeur : d'abord, à son entrée, deux groupes de maisons à pignons avec celle du Pilier vert et celle du Pilier rouge, puis vient la maison d'Adam et Eve, bâtie en 1525 par le médecin Jean de l’Épine, et ornée de sculptures charmantes, ensuite on voit au coin de la rue Saint Honoré une maison à pans de bois très pittoresque et plus bas l'ancien hôtel de Courthandy, et un beau portail à bossages*.

 

 

 

 

Les rues voisines sont bordées de remarquables hôtels du XVIè siècle dont on ne peut guère admirer que les détails, leurs lignes principales étant cachées par des constructions parasites : l'hôtel du Louvre ou de Vignolles, rue de l’Écrevisse, où l'on voit aussi le Pilier de l’Écrevisse qui date de 1581 ; l'hôtel Perot, rue Saint Honoré ; la Maison d'Agouges, où Louis XI est descendu et dans laquelle on pénètre par une jolie porte du XVè siècle ; l'hôtel de Vaux, du XVIè siècle ; l'hôtel Nepveu de Rouillon, de style Louis XV ; l'hôtel de Fondville, des XVI et XVIIIè siècles, entièrement masqué par des constructions modernes etc...

 

 

Croquis aquarellé Yves de Saint Jean

 

Il suffirait de dégager, de cureter, de gratter tous ces hôtels charmants en même temps qu'on assainirait les vieilles maisons qui les accompagnent et dont parfois les façades sur rue ont été défigurées sans raison, alors qu'elles offrent encore, par derrière, des ensembles aussi complets et aussi attrayants, comme dans la cour d'Assé, que ceux qu'on pouvait voir à Rouen, pour qu'on se trouve en présence d'une des villes d'art les plus attachantes de France.

 

Il faudrait également débarrasser ce vieux quartier de la population indésirable qui l'habite en partie, car la Grande-Rue est devenue une des plus mal famées du Mans, et c'est d'ailleurs une des raisons de sa décadence.

La France possède encore quelques admirables villes d'art qui n'ont pas été mises en valeur ; Le Mans est de celles-là. Avec son enceinte, ses maisons à pignon et à tourelles de la Renaissance, ses beaux hôtels, sa cathédrale qui est une des plus impressionnantes de France, son église de la Couture, son abbaye de l'Epau, son musée, Le Mans doit devenir un centre touristique important, car on connaît également fort mal les beaux châteaux des environs, comme celui du Lude et le pittoresque des Alpes mancelles. »

 

 

 

 

 

Les choses ont depuis, beaucoup changé

 

 

Difficile d'imaginer cette histoire tant les hôtels particuliers, les maisons à pans de bois et les rues semblent parfaitement entretenues.

La loi Malraux est passée par là, comme dans d'autres cités historiques.

Ainsi a-t-elle permis au Vieux-Mans d'être classé secteur de sauvegarde et un important travail de réhabilitation et de restauration du bâti a été entrepris à partir des années 1970.

Des fouilles qui se continuent ont permis de découvrir que les lieux à l'origine aurait pu être un oppidum celtique. La muraille gallo-romaine du IIIè siècle a été dégagée dans les années 1980. elle serait, parait-il, la mieux conservée après celle de Rome et Constantinople.

 

 

 

Un travail considérable de ravalement des façades, de restauration des sculptures et des 140 maisons à pans de bois repeintes, rebadigeonnées a redonné des couleurs à la cité devenue "cité Plantagenêt"  en 2003, en hommage à Henri II de Plantagenêt né au château des Comtes du Maine devenu aujourd'hui la mairie et à son père Geoffroy V d'Anjou inhumé dans la cathédrale Saint-Julien.

 

La perspective de sa rue principale bordée de maison du XVè et XVIè siècle qui débouche sur le parvis de la cathédrale a séduit les cinéastes et la vieille cité a servi de décors à de nombreux films : "Cyrano de Bergerac", en 1990, de Jean Paul Rappeneau avec Gérard Depardieu, "Le Bossu", en 1997, avec Daniel Auteuil et pour "Le Masque de Fer" en 1998, Léonardo Di Caprio et John Malkovitch on arpenté les rues de la cité cénomane.

 

 

Georges Pillement serait sans doute heureux du travail accompli et pourquoi ne pas imaginer que son ouvrage aurait inspiré André Malraux ?

 

Désormais on vient d'Angleterre, des Etats-Unis, de Belgique, d'Espagne...pour admirer la maison de Scarron, le palais du Grabatoire, le musée de la Bérengère, la maison du Pilier Rouge, celle des Deux-Amis, le nombreux hôtels particuliers de la rue du Vaux, descendre les escaliers des Pans-de-Gorron ou de la Grande Poterne pour se replonger dans le riche passé de la cité où l'on dit que le jour des funérailles de l'évêque du Mans, Guillaume du Bellay, en mars 1543, de jeunes poètes assis dans la nef de la cathédrale décidèrent sous l'impulsion de l'amitié entre Jacques Peletier du Mans, Joachim du Bellay et Pierre de Ronsard de parfaire une poésie qui porterait la langue française.

 

C'est au Mans que La Pléiade fut rêvée !

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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A
Magnifique et très instructif. J'y suis passé, il y a longtemps, dans le cadre professionnel. Et j'aimerais y revenir l'esprit libre.
Merci et cordialement.
Vous avez une coquille à "140 maison à pans de boius repeintes"
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Y
merci c'est corrigé