JULIE SERA ELVIRE

Publié le 25 Mai 2020

Julie Bouchard des Hérettes d'après la miniature du peintre Henri Elouis

 

 

Le 25 juillet 1804 à Saint-Paterne-Racan, dans les Vaux-du-Loir, à la mairie puis à l'église, Françoise Julie Bouchard des Hérettes, vingt ans et Jacques Charles, de 38 ans son aîné, unissent leurs destins.

Un mariage à Saint Paterne, rien que de très original me direz-vous et vous pourriez avoir raison...sauf que cette union ne s'inscrit pas une logique ordinaire.

 

Julie est née à Paris le 4 juillet 1784 d'une mère créole.

On sait peu de chose sur son enfance. Elle passe les sept premières années de sa vie à Saint-Domingue où sa famille possède des plantations. Ramenée en France en pleine Terreur par son père, elle est élevée dans un pensionnat dont on ignore le nom et habite dès 1795 à Saint-Paterne-Racan, la Grange-Saint-Martin, la belle propriété de son oncle M. de Bergey, ancien capitaine des dragons du roi.

 

 

Lorsqu'elle épouse Jacques Charles, Julie est une jeune femme séduisante, le corps frêle, fragile, à l'apparence enfantine, un peu timide, les lèvres minces « légèrement déprimées au coin de la bouche par un pli habituel de tristesse », le nez droit, le visage éclairé par de grands yeux où se lit une certaine mélancolie. Lorsqu'à l'âge de 25 ans elle posa pour le peintre Henri Elouis, celui-ci transmit à merveille dans sa miniature l'expression de ces deux lumières trop brillantes, reflet sans doute du mal profond qui devait tout emporter et que l'on pressentait au moment du mariage.

 

Jacques Charles

 

Le jour du mariage, la renommée de Jacques Charles n'est plus à faire. C'est un savant de grande réputation, physicien, chimiste, inventeur nommé à l'Académie des Sciences par arrêté du Directoire.

Il est le premier, le 1er décembre 1783, à faire voler un ballon à gaz gonflé à l'hydrogène. Le vol durera deux heures. Il invente l'altimètre et conçoit les appareillages qui équipent encore les ballons à gaz d'aujourd'hui, nacelle en osier, soupape, filets et suspends, pilotage au lest.
C'est lui aussi, entres autres, qui en 1780, avant Niepce réussit à capturer de façon fugitive (sans parvenir à la fixer définitivement) l'image d'une silhouette sur un papier imbibé de chlorure d'argent. Spécialisé dans les travaux sur le gaz, la formule reliant volume et température porte toujours le nom de loi Charles.

 

Si cette union semble disproportionnée, elle s'explique certes par la renommée de Charles mais aussi par une certaine délivrance de Julie face à un père insupportable. Charles n'est pas précisément le vieillard accablé par l'âge. A 58 ans, il est de manières charmantes et d'une tournure encore fort agréable.

Abbaye de Hautecombe et le lac du Bourget

 

 

La rencontre

 

Julie souffrait du même mal que ses sœurs disparues toutes deux dans leur vingtième année : la tuberculose.

En 1816, son médecin lui prescrit une cure climatique dans la célèbre station thermale d'Aix-les-Bains sur les rives du lac du Bourget.

Le 10 octobre, elle part seule à bord d'une frêle embarcation en direction de l'abbaye d'Hautecombe. A ce moment un terrible coup de vent, une tempête soudaine se lèvent sur le lac dont les eaux se déchaînent mettant en péril la jeune femme. Les vagues et le vent échouent la petite barque sur la rive.

C'est à ce moment que son destin croise celui d'Alphonse de Lamartine qui canote également et sauve Julie d'une noyade certaine.

Lamartine porte dans ses bras la belle évanouie. Un médecin est appelé. Lamartine la veillera toute la nuit et au matin il sera là à son réveil.

 

« J'ai sauvé avant-hier une jeune femme qui se noyait, elle remplit aujourd'hui mes jours », écrit-il.

 

 

Alphonse de Lamartine

 

Dès cet instant, ils ne se quitteront plus. Ils se plaisent à flâner ensemble longuement sur les bords du lac, en symbiose avec la nature qu'ils affectionnent tant. Ils vivent ainsi quinze longs jours, une éternité, un cadeau céleste. Ce sera le début d'une passion intense et dévorante.

Julie a 32 ans, Alphonse 26.

Elle est retournée à Paris rejoindre son mari. Ne supportant plus la séparation, le jeune homme débarque à la capitale un matin de Noël 1816, inquiet, tourmenté, n'ayant qu'un désir et qu'un but revoir la jeune femme.

« Est-ce vous Alphonse, est-ce bien vous que je viens de jeter dans mes bras ?... Quoi Alphonse, je ne me trompe pas, vous êtes bien ici ! Nous habitons le même lieu ! » écrit-elle un soir de décembre.

Ils vont se voir tous les jours, soit chez elle, le soir, dans l'appartement que Charles occupait à l'institut, soit en promenade sur les quais, près du Louvre, sur les grands boulevards, s'épanchant en de longs tête-à-tête et s'écrivant quotidiennement des lettres exaltées à la flamme parfois mystique.

Cette passion, si vive des deux côtés, resta-t-elle purement platonique ?

 

« … Vous avez éprouvé un affreux ébranlement, vous voulez partir malade. Vous allez voyager avec le doute dans le cœur, vous voulez donc mourir et me tuer ?... Regarde-le, Alphonse, ce cœur que tu calomnies. Vois la plaie que tu lui as faite, vois-la saigner et accuse-moi après si tu peux », écrit-elle un soir de janvier.

 

Monsieur Charles, de son côté, restera un mari plein de sollicitude envers sa charmante Julie toujours malade et la laissa entretenir relation et correspondance avec Lamartine.

 

 

Cependant la maladie continue son œuvre destructrice et Julie s'affaiblit chaque jour davantage. A l'été 1817, Lamartine l'attend auprès du lac de leur rencontre pour une nouvelle cure.

Elle ne viendra pas. Elle reste couchée, épuisée dans une maison de Viroflay.

 

Lamartine ne reverra plus le visage adoré. Convertie à Dieu, sentant sa fin prochaine, la jeune femme demande à son jeune ami de ne pas lui rendre visite. Sans doute voulait-elle laisser dans le cœur et l'imagination d'Alphonse un souvenir de beauté et rester pour lui l'apparition de l'été précédent au lac du Bourget.

 

Le 18 décembre 1817 Julie rendit son souffle à Dieu sur un crucifix. Elle avait 33 ans.

Elle passa par l'église de Saint-Germain-des-Prés et fut transportée dans un cimetière de province gardé secret par son mari.

Lamartine ne pourra jamais se recueillir auprès d'elle.

 

Un mois avant sa mort, Julie avait écrit une dernière lettre, datée du 11 novembre, grave et triste «...J'ai reçu toutes vos lettres. Qu'à présent, mon ami, elles puissent toujours être lues par tout le monde... »

 

 

Pour la postérité : Julie sera Elvire

 

Effondré, perdu, Lamartine sombre dans un profond désespoir. L'absence de Julie puis le choc douloureux de sa disparition va lui inspirer ses plus beaux vers. Il jette sur le papier sa vie, ses sentiments, sa douleur, ses souffrances de l'âme.

Le poète chante la femme aimée et constate que sans elle tout est dépeuplé.

Dès le 29 août 1817, Alphonse commence à écrire le poème « Le Lac » en son honneur.

 

« Regarde, je viens seul m'asseoir sur cette pierre, où tu la vis s'asseoir. »

 

En septembre il compose, « L'Immortalité » qui appartient avec « Le Lac » aux « Méditations poétiques » faisant passer la jeune et douce Françoise Julie Bouchard des Hérettes de Saint-Paterne-Racan dans les Vaux-du-Loir à la postérité sous le nom d'Elvire.

 

Julie Charles, « Elvire », n'écrivit aucune œuvre en particulier mais la correspondance qu'elle échangea avec Lamartine constitue, sinon une œuvre, du moins une inspiration du poète. Les lettres et confidences du grand amour de sa vie ont été en partie conservées par leur destinataire dans un carnet de deuil de cuir noir doublé de satin blanc et retrouvé dans le château de Saint-Point où Lamartine séjournait.

 

 

 

A ELVIRE

.
 
« Vois d'un œil de pitié la vulgaire jeunesse,
Brillante de beauté, s'enivrant de plaisir !
Quand elle aura tari sa coupe enchanteresse,
Que restera-t-il d'elle ? à peine un souvenir :
Le tombeau qui l'attend l'engloutit tout entière,
Un silence éternel succède à ses amours;
Mais les siècles auront passé sur ta poussière,
Elvire, et tu vivras toujours !
 
 

 

 
En 1906 l'auteur René Doumic publia les lettres d'Elvire à Lamartine - hommage à notre Julie des Vaux-du-Loir

 

L'église de Saint Paterne Racan
La Mairie actuelle de Saint-Paterne-Racan

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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