PAUL LOUIS COURIER DEFENSEUR DU MONDE DE LA CAMPAGNE

Publié le 10 Mai 2020

Portrait de Courier par Ary Scheffer peintre français d'origine hollandaise

 

 

« Parler est bien, écrire est mieux ; imprimer est excellente chose. Car si votre pensée est bonne, on en profite ; mauvaise, on la corrige et l'on profite encore. » Paul Louis Courier -Pamphlet des Pamphlets

 
 
 
Le billet de la semaine passée contait avec l'histoire de l'affaire Rouget, un fait divers dramatique. Il révélait l'existence d'une grande misère rurale mais aussi une certaine histoire de la justice ou de l'injustice des hommes en ce milieu du XIXè siècle.

 

Cette semaine, une fois n'est pas coutume, je vous invite à quitter les rives des Vaux-du-Loir pour rejoindre en Touraine, toute proche, celles du Cher en compagnie de Paul Louis Courier, célèbre pamphlétaire, retrouvé mort assassiné de plusieurs balles, le 10 avril 1825, à l'âge de 53 ans, dans son bois de Larçay proche de Véretz à quelques kilomètres de Tours.

 

Jean Pierre Lautman* est un fidèle lecteur et commentateur du blog mais lorsque l'on parle de l'écrivain-polémiste, il est la référence en la matière en tant que Secrétaire Général de la Société des Amis de Paul Louis Courier depuis plus de 25 ans.

 

Les colonnes du blog étant ouvertes à celles et ceux qui comme moi ont à cœur de défendre les valeurs d'une ruralité souvent oubliée, parfois maltraitée, souvent dénigrée, il m'a proposé de publier un extrait de l'un des nombreux pamphlets de l'écrivain accompagné de quelques commentaires sur celui qu'il juge « comme un homme épris de justice et de liberté qui avait beaucoup d'attention pour les petites gens » et que Stendhal considérait comme « l'homme le plus intelligent de France ».

 

Comme dans l'affaire Rouget chacun peut avoir un avis sur les propos, les attitudes, les actes de ces personnages qui ont défrayé la chronique en ce milieu du XIXè siècle.

 

A chaque lecteur de se faire sa propre opinion !

 

 

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

 

PAUL LOUIS COURIER DEFENSEUR DU MONDE DE LA CAMPAGNE
 
 
Dès juillet 1815, peu nostalgique de Napoléon, Paul-Louis Courier souhaite que le nouveau régime fasse souffler sur le pays un vent de liberté. Espoir vite contredit ! La Cour n’a qu’une préoccupation : renouer avec le faste d’antan et renvoyer le peuple à son unique rôle : payer l’impôt, travailler, se taire.
 
Le 10 décembre 1816, Courier publie sa « Pétition aux deux Chambres ». Ce chef-d’œuvre dénonce l’arrestation arbitraire d’une dizaine de paysans ou artisans de Luynes, près de Langeais. Ils sont soupçonnés par les autorités d’être des « mauvais sujets ».
Durant les trois années qui suivent, de sa ferme de la Chavonnière, il observe et ne dit mot.
En 1819, indigné par les abus d’une normalisation qui s’insinue partout, Courier bascule dans l’opposition. Il produit de courts écrits. Ces pamphlets enthousiasment tous ceux que la monarchie exaspère. Pour avoir condamné la souscription publique de rachat du château de Chambord afin de l’offrir au comte de Chambord dans ses langes, Courier purge deux mois de prison fin 1821.
 
En 1823, soucieux d’éviter de repasser en cours d’assises, il choisit la prudence et publie, entre autres, la « Gazette du village ».
Ce texte qui use souvent du second degré est conçu comme le journal d’un homme établi à la campagne. Pour le paysan de Véretz ou d’ailleurs, Paris reste le lieu d’aveuglement du pouvoir. Il blâme notamment les ravages nés de la conscription par tirage au sort ; celle-ci n’arrache-t-elle pas, pour quelque six ans trop d’hommes à leurs champs et leurs foyers ? Courier y ajoute moult petits faits qui défraient la chronique du monde paysan et les replace avec malice dans ce « journal » Qu’on en juge avec ces deux passages :
- Les vaches ne se vendent point. Les filles étaient chères à l’assemblée de Véretz, les garçons hors de prix…
- Pierre Moreau et sa femme sont morts, âgés de vingt et vingt-cinq ans. Trop de travail les a tués, ainsi que beaucoup d’autres. On dit travailler comme un nègre, comme un forçat ; il faudrait : travailler comme un homme libre.
 
Pour la petite histoire, Pierre Moreau et sa femme sont les arrière-grands-parents du poète-vigneron libertaire et pacifiste véretzois Eugène Bizeau mort en avril 1989 à, excusez du peu… 106 ans !


 

Lire l’intégralité de ce « pamphlet » est possible en allant sur le site des amis de Paul-Louis Courier : http://www.paullouiscourier.fr/.
 
Nous en publions ici quelques passages. Chacun se fera ainsi une idée de la manière dont Courier procède pour contribuer à abattre un régime politique de plus en plus coupé de « ceux qui ne se gobergent jamais mais mangent du pain, soit avec un peu d'ail, soit avec d'autres mets moins simples ».
 
Jean-Pierre Lautman - Secrétaire général de la société
des amis de Paul-Louis Courier

 

 
 
 

 

« Gazette du village »

Par Paul-Louis Courier, vigneron - 1823 (Extraits)

 

 

« Ce journal n'est ni littéraire, ni scientifique, mais rustique. A ce titre, il doit intéresser tous ceux que la terre fait vivre, ceux qui mangent du pain, soit avec un peu d'ail, soit avec d'autres mets moins simples. Les rédacteurs sont gens connus, demeurant la plupart entre le pont Clouet et le Chêne Fendu, laboureurs, vignerons, bûcherons, scieurs de long et botteleurs de foin, dont les opinions, les principes, n'ont jamais varié, incapables de feindre ou d'avoir d'autres vues que leur propre intérêt, qui, comme chacun sait, est celui de l'État ; tranquilles sur le reste, et croyant qu'eux repus, tout le monde a dîné. Paul-Louis, quelque peu clerc, écoute leurs récits, recueille leurs propos, sentences, dits notables, qu'il couche par écrit, et en fait ces articles, sans y mettre du sien, sans y rien sous-entendre. […]

 

« Les rossignols chantent, et l'hirondelle arrive ; voilà la nouvelle des champs. Après un rude hiver et trois mois de fâcheux temps, pendant lesquels on n'a pu faire charrois ni labours, l'année s'ouvre enfin, les travaux reprennent leur cours.

 

 

La Chavonnière demeure de Paul Louis Courier

 

« Charles Avenet est en prison pour avoir parlé aux soldats. Revenant hier de Sainte-Maure, il rencontra quelques soldats, et les mena au cabaret. Ils furent bientôt bons amis ; Avenet a servi longtemps ; il est membre, non chevalier, de la Légion d'honneur. En buvant bouteille : - Camarades, leur dit-il, qu'il ne vous déplaise, où allez-vous le sac au dos ? - A l'armée, dirent ces jeunes gens. - Fort bien. Et demandant une seconde bouteille : - Qu'allez-vous faire ? - Hé ! mais, la guerre apparemment. - Fort bien, répond Avenet. A la troisième bouteille : - Çà, dites-moi, pour qui allez-vous faire la guerre ? Ils se mirent à rire. On parla des affaires. Deux gendarmes étaient là, qui, connaissant Avenet, l'appellent et lui disent : - Va-t'en, Avenet, va-t'en. Il les crut, s'en alla ; les gendarmes aussi. Mais il revint bientôt, rejoignit ses convives, et reprit son propos. Alors on l'arrêta. C'étaient d'autres gendarmes. On l'a mis au cachot. Le cas est grave : il a dit ce qui se dit entre soldats, après trois bouteilles bues.

 

« Les vaches ne se vendent point. Les filles étaient chères à l'assemblée de Véretz, les garçons hors de prix. On n'en saurait avoir. Tous et toutes se marient à cause de la conscription. Deux cents francs un garçon ! sans le denier à Dieu, sabots, blouse et chapeau pour la première année. Une fille, vingt-cinq écus. La petite Madelon les refuse de Jean Bedout ; encore ne sait-elle ni boulanger ni traire.

 

Monument à la mémoire de Paul Louis Courier à Veretz

 

« Milon 1 fut quatre ans en prison pour son opinion, au temps de 1815 ; sa femme, cependant, et sa fille moururent ; il en sortit ruiné, corrigé, non ; son opinion est la même qu'auparavant, ou pire. Ce qu'il n'aimait pas, il l'abhorre à présent. Ils sont dans la commune dix mal pensants, que le maire fit arrêter un jour, et qui souffrirent longtemps ; en mémoire de quoi tous les ans, le 2 mai, ils font ensemble un repas. On n'y boit point à la santé du maire ni du gouvernement. Le 2 mai, cette année, ils étaient chez Bourbon, à l'auberge du Cygne, et leur banquet fini, déjà se levaient de table, quand le maire passant, Milon, qui l'aperçut, le montre aux autres, chacun se mord le bout du doigt. Quelques moments après, soit hasard ou dessein, survint le garde-champêtre. Milon, sans dire gare, tombe sur lui, le chasse à coups de pied, de poings, et le poursuit dehors, l'appelant espion, mouchard.

Celui-là s'en allait malmené du combat ; arrive Métayer ou monsieur2 Métayer, car il a terre et vigne. Milon va droit à lui : Êtes-vous royaliste ? Oui, répond Métayer. L'autre, d'un revers de main, le jette contre la porte, et voulait redoubler ; mais l'hôte le retint. Voilà une grosse affaire. Milon se cache, et fait bien. Les battus cependant n'ont point porté de plainte ; l'un garde son soufflet, l'autre ses horions. Le maire ne dit mot. Qu'en sera-t-il ? on ne sait. Il faut voir ce que fera notre armée en Espagne pour les révérends Pères Jésuites.

 

Statue de Courier - oeuvre de Edouard Houssin Hôtel de ville de Paris

 

 « La veuve Raillard, qui vend du vin aux bateliers, a une cave secrète que nous connaissons tous, mais que les commis ignorent. Elle en venait hier, sa clef dans une main, dans l'autre une bouteille, quand les commis l'arrêtent au détour des Ruaux, saisissent sa bouteille. Elle, d'un coup de clef, la brise entre leurs mains. Tout le monde en a ri. La contrebande n'est point une chose qu'on blâme. Peu de gens aujourd'hui mettent dans un contrat le vrai prix de la vente. Le gouvernement trompe, et qui le peut tromper est approuvé de tous. Il enseigne lui-même la fourbe, le parjure, la fraude et l'imposture. […] »

 

 

 

 

* Jean-Pierre Lautman, directeur retraité de l’enseignement public, est le secrétaire général de la société des amis de Paul-Louis Courier depuis un quart de siècle.

Il a écrit une biographie du pamphlétaire tourangeau intitulée « Paul-Louis Courier ou La plume indomptée » parue chez C.L.D. en 2001.

En 2009, avec l’aide du webmaster Jean-François Hartmann, il a créé le site consacré à Paul-Louis Courier dont voici l’adresse : http://www.paullouiscourier.fr/

Depuis 2011, il est membre de l’Académie des arts, sciences et belles lettres de Touraine.

 

Avec Jean Pierre, nous partagions une sincère et profonde amitié avec Anne-Marie et Yves Babonaux, célèbres géographes, défenseurs de la Loire, qui résidaient à Neuvy-le-Roi. Leur générosité les avait poussés à se porter acquéreurs et s'investir pleinement dans la réhabilitation de la Chapelle Saint-André du VIème siècle du village pour laquelle ils ont contribué à la mise en place d'animations culturelles.

 

1/ Milon est l'une des dix personnes arrêtées à Luynes en 1816

2/ rappelons que « Monsieur » est le titre employé sous l'Ancien Régime pour s'adresser avec civilité à un homme dont la position ne requiert pas qu'on l'appelle « Monseigneur » mais qui est de bonne condition sociale. La Révolution avait aboli cette habitude.

 

 

Stèle à la mémoire de Paul Louis Courier - bois de Larçay

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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C
Comme à chaque fois, excellente chronique régionale, très agréable à lire, sur un personnage assez atypique pour son époque... Bravo.
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Y
Merci et bonne soirée