ROUGET LE BRACONNIER - VICTOR HUGO - LES MISERABLES

Publié le 1 Mai 2020

 

 

Dans les années 1850, aux confins des Vaux-du-Loir entre Maine et Anjou, un fascinant, palpitant et tragique fait divers défraya la chronique au second Empire : « L'Affaire Rouget le Braconnier ».

 

Ce pays, entre La-Chapelle-d'Aligné, Notre-Dame-du-Pé, Daumeray au nord de Durtal est une contrée pauvre à la terre médiocre couverte de forêts et de marais. Pays de chouannerie, gabelous et faux-sauniers, ce terroir, à l'écart des grands axes, replié sur lui-même, ignore les changements politiques et même les grandes mutations sociales et économiques qui se produisent au cours de ce XIXè siècle.

 

Du parvis de l'église de Notre-Dame-du-Pé « on voit la forêt de Malpaire jusqu'à La Chapelle-d'Aligné, au nord, les sommets de la forêt de Pincé et les bois des Courtilliers, à l'ouest, Morannes et les hauteurs de Saint-Denis-d'Anjou. Toute cette montagne est couverte de bois qui rejoignaient ceux de Saint-Germain, au sud, et ceux de Malpaire au nord. »

C'est là qu'est né Louis Rouget le 20 avril 1817 à une heure du matin dans le petit hameau de La Bruère, l'unique enfant de Louis Rouget, misérable journalier tisserand et de Perrine Lemonnier.

 

Illettré, Rouget sera journalier, bûcheron, domestique de ferme, chapardeur à ses heures, tisserand comme son père mais au tic-tac monotone du métier, il préfère le grand air, la forêt, la chasse : la braconne. « C'est un braconnier de profession, vivant dans un pays de braconnage » dira plus tard Me Affichard, son avocat.

Braconner permet de vivre dans ce pays pauvre. C'est une quasi nécessité.

« Le braconnier est l'homme qui admet volontiers que le foncier, ce qui demeure, ce qui est immobile comme le roc, la terre soit au propriétaire, mais que tout ce qui vit dessus, court, rampe, saute appartient à celui qui le prend par force ou par ruse ». Il suffit de ne pas se faire prendre, voilà tout écrivait Henri Vincenot.

 

Les braconniers de Daumeray, Durtal, et du Pé ont moins de difficultés avec les propriétaires appartenant à la noblesse qu'avec les nouveaux riches. « Les bourgeois sont pires que les seigneurs, il leur faut des malheureux » écrivait Balzac dans « Les Paysans ».

 

 

L'affiche du film

 

 

* L'affaire

 

Rouget est découvert une première fois en action de chasse par le gendarme Javelle. Il écope de plusieurs jours de prison et d'une amende.

Deux ans plus tard, le 9 juillet 1854, le même Javelle accompagné d'un collègue surprennent Rouget en flagrant délit de braconnage en possession d'un lapin qu'il vient de tuer.

Les gendarmes verbalisent sans confisquer le fusil.

Affolé à l'idée de se retrouver en prison et d'abandonner sans ressources sa femme Marie et ses deux enfants, Louis Victor et Victor, Rouget, se sentant humilié et sans reproches, n'ayant pu fléchir les représentants de l'ordre, en proie à une soudaine minute de rage mal contenue, un coup de sang, un moment de terreur, de folie, commet l'irréparable. Il s'embusque derrière un buisson et « la tête perdue » dira-t-il, tire à plusieurs reprises sur l'un des gendarmes.

La victime donnée dans un premier temps comme « blessée à mort » n'est que légèrement touchée et retrouve très vite ses esprits mais Rouget est devenu, à cet instant, un criminel.

Revenu chez lui, il comprend la portée de son geste et à l'arrivée de la maréchaussée venue pour l'arrêter, il s'enfuit dans les bois dont il connaît le moindre fourré.

 

 

* L'art de duper les gendarmes

 

Pendant trente mois, avec la complicité de la population et d'une poignée d'amis indéfectibles, il nargue l'autorité, échappe aux embuscades, se joue de tous les gendarmes et des soldats. Il y gagne sa légende à mi-chemin entre Maurin des Maures et Jacquou le Croquant.

Rouget, « supérieur par sa vigueur, par sa souplesse, par son intelligence, par son énergie », était devenu un héros pour les paysans qui le considéraient simplement comme « un homme pas ordinaire ». Héros de fait divers, héros malgré lui, dans la Sarthe et le Maine-et-Loire, ses exploits sont commentés, transformés, amplifiés. L'homme qui osait tenir tête aux autorités de la société puissante était devenu « le porte étendard des libertés rurales ».

 

Cette vie d'homme traqué révèle combien quelque soixante dix ans après la Révolution, les campagnes angevines (celles de la chouannerie) demeurent encore proches de l'Ancien Régime : méfiance des paysans à l'égard des forces de l'ordre et des puissants dont elles protègent la propriété ; sympathie en revanche pour la « victime » de la répression judiciaire, condamnée à mort par contumace.

 

 

Le palais de justice du Mans

 

 

* La trahison

 

Alors, l'un des douze, appelé Judas Iscariotte, alla trouver les Princes des Prêtres

et leur dit :

« Que voulez-vous me donner ? Et je vous le livrerai. »

Ils lui comptèrent trente pièces d'argent.

Nouveau Testament - Matthieu XXVI. 14-15 (Maredsous).

 

 

En haut lieu on s'impatiente. Deux préfets (Sarthe et Maine-et-Loire) vont s'occuper de l'affaire. Après l'échec du déploiement massif des forces de l'ordre, ils en vinrent aux bonnes vieilles méthodes de « la police secrète » avec l'offre d'une forte prime à qui livrera le « brigand ».

 

Trahi par une femme, La Milcent, qui lui a promis de lui fournir un passeport pour gagner l'étranger (Guernesey, refuge des « socialistes »), Rouget, le naïf, le crédule est arrêté après avoir échappé à toutes les recherches pendant 926 jours, le 21 janvier 1857... au greffe du tribunal du Mans où la Milcent l'a amené.

L'annonce de la capture de Rouget et de la trahison jeta la consternation à Daumeray et dans tous les villages environnants.

Des débuts d'émeutes vont même éclater et la Milcent reconnue comme ayant conçu le guet-apens échappera de peu avec son mari à un lynchage.

 

 

Maître Affrichard, avocat de Rouget

* Grâce pour Rouget !

 

Subitement, on assiste à une terrible accélération des événements.

Le lendemain, il est conduit à Angers.

 22 jours plus tard, il est jugé.

 

Le 12 février 1857, le procès ne dure qu'une journée !

 

Devant le tribunal et dans les rues d'Angers on crie « Grâce pour Rouget ! ». Son avocat, Maître Affichard, dans une plaidoirie remarquable, sauve sa tête mais il est condamné au bagne à perpétuité...

 

 

En quelques semaines Rouget est broyé et tout ça... pour un lapin.

 

 

 

* La fin de Louis Rouget

 

Le 10 mars Rouget est transféré à Brest où il reste 7 mois avant d'être embarqué à fond de cale dans une sorte de cage à fauve sur « l'Adour » une manille rivée aux chevilles.

Il n'est alors plus que le numéro 6296, vêtu du pantalon jaune, de la casaque rouge et du bonnet vert des condamnés à perpétuité.

 

Avec une inconscience à peine croyable il s'évadera. Après avoir erré une dizaine de jours dans la moiteur de la jungle il est repris et condamné à l'internement dans l'île du Salut où il s'éteint le 19 avril 1858, la veille de ses 41 ans. Son corps fut donné en pâture aux requins.

On ne connut sa mort à Daumeray que le 7 octobre 1858.

 

« Les lois sont des toiles d'araignées

à travers lesquelles passent

les grosses mouches

et où restent les petites. »

H. de Balzac – La Maison Nucingen.

 

 

 

 

 

* Victor Hugo, les Misérables et l'affaire Rouget

 

Pour rédiger ce billet et résumer en quelques lignes cette folle et tragique histoire, je me suis servi de plusieurs ouvrages, tous passionnants, émouvants, poignants et notamment ceux de Dominique Lambert basé sur des documents d'archives et de Louis Oury.

 

 

Le premier biographe du braconnier n'est autre que le grand-père d'Hervé Bazin, Ferdinand Jacques Hervé Bazin. Il rencontrera Marie, la veuve de Rouget et en remerciements lui offrira 40 fr or.

Il publiera l'histoire en feuilleton de mars à octobre 1882 sous le pseudonyme de Pierre Pigniers dans le quotidien royaliste « Le Petit Angevin » puis en roman sous le nom de Charles Saint Martin. Publications romancées dans lesquelles il a modifié les noms de certains acteurs du drame dont beaucoup vivaient encore à l'époque et notamment la veuve et les deux enfants de Rouget. Ainsi le brigadier Juberg, victime de la bavure policière lors d'une interpellation ratée de Rouget s'appelait en réalité Basile Houlbert tandis que le gendarme Ravelle, touché par le coup de feu de Rouget s'appelait Javelle. Ce dernier remis de ses blessures avait été muté à la brigade des Ponts-de-Cé pour mater l'insurrection des ouvriers de Trélazé.

 

 

Javert -Les Misérables

 

 

Louis Oury, dans son « Rouget le Braconnier » révèle que le célèbre exilé de Guernesey, Victor Hugo, était tenu au courant avec précision des événements par un jardinier nommé Desportes, résidant aux Ponts-de-Cé. Or Louis Oury a découvert dans un rapport confidentiel du Préfet de l'époque adressé au Ministre de l'intérieur que « Rougé semble avoir reçu le patronage des Socialistes, car il demandait un passeport pour Guernesey, résidence d'exil du poète. »

Si Jean Valjean est le héros de roman le plus célèbre de notre littérature nationale, Rouget le braconnier est le plus populaire des héros de nos terroirs des Vaux-du-Loir.

 

Valjean est traqué par un policier implacable nommé Javert qui est la contraction phonétique de Javelle et Houlbert, soit les noms des deux policiers impliqués directement dans la tragédie de Rougé.

 

Compte tenu des informations détaillées adressées au poète par le jardinier, on peut aisément supposer que Victor Hugo aurait été influencé par « l'Affaire Rouget » et d'autres événements locaux pour écrire le roman « Les Misérables » paru en 1862.

 

 

 

 

Je me souviens que tout gamin, mon grand père Louis, me parlait de cette histoire dont longtemps après le jugement du 12 février 1857 plusieurs chansons et complaintes ont été écrites et chantées de village en village aux veillées selon l'usage de nos contrées des Vaux- du-Loir. A ce moment on ne songeait plus qu'à un pauvre journalier qui, seul au fond des bois avec un mauvais fusil de chasse tenait tête aux gendarmes.

 

 

Maurice Barrier dans le rôle du gendarme Javelle

 

 

Un film magnifique a été réalisé par le réalisateur Gilles Cousin que j'ai rencontré à plusieurs reprises.

 

Alors qu'il se trouvait en tournage à Chambord, j'ai même eu le plaisir et l'honneur de dîner un soir, à Blois, avec Maurice Barrier (né à Malicorne-sur-Sarthe) qui vient de nous quitter et qui joue dans le film le rôle du gendarme Javelle.

 

Depuis 50 ans une troupe théâtrale de comédiens amateurs et bénévoles continue de faire salle comble à chaque représentation.

 

En 1909 l'abbé Grobois dans son « Histoire de Durtal » écrivait : « cette affaire qui a ému jusqu'au paroxysme Durtal et ses alentours, les habitants du pays, les étrangers de passage, le riche et le pauvre, le négociant, la magistrature, l'armée, a laissé des traces qui subsistent encore dans toutes les mémoires des habitants de l'Anjou, de la Sarthe et de la Mayenne. »

 

 

 

On trouve l'orthographe du nom du braconnier écrite de deux façons soit « Rouget » soit « Rougé ». Ainsi que me l'a signalé Gilles Cousin, les historiens ne se sont pas mis d'accord.

 

Gilles Cousin réalisateur

 

Un grand merci à Gilles Cousin pour son aimable accord de publications d'images et de la bande annonce du film.

 

 

La bande annonce du film 

 

https://www.google.com/url?sa=i&url=https%3A%2F%2Fwww.dailymotion.com%2Fvideo%2Fx9l8b9&psig=AOvVaw1klKruxG4Yvmua9uuungri&ust=1588259705406000&source=images&cd=vfe&ved=0CAIQjRxqFwoTCIjL3tD2jekCFQAAAAAdAAAAABAy

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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