LE MENUISIER ET LES CREANCIERS

Publié le 13 Juin 2020

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

François, menuisier, habitait autrefois la petite « Rue des Lacs d'amour ». Bien qu'il fût habile à travailler tous les bois, ses affaires ne prospéraient guère, faute de travail et de crédit : aussi le plus souvent restait-il des journées entières assis sur son établi, un livre sur les genoux ; car, grand liseur, il tâchait de se consoler en apprenant par cœur pastorales et tragédies de renom.

 

Les voisins qui le voyaient vivre pauvre et seul le haïssaient naturellement comme un homme inutile à leur fortune ou à leurs plaisirs. En passant le soir près de la boutique fermée, ils l'entendaient répéter les évocations pour eux magiques.

Les plus timides se signaient et répétaient que le menuisier causait avec les démons. La méchanceté aidant, François arriva donc bientôt à avoir autant de créanciers qu'il eût dû avoir de commandes et de pratiques.

 

Quelques-uns d'entre eux venaient chaque jour mêler à ses tirades de vers alexandrins, la prose d'une assignation. Le menuisier perdit patience.

Comme il était d'humeur mélancolique, il résolut d'en finir à la manière des héros de tragédie et se mit en tête de préparer un dénouement digne de lui.

Il devait pour cela convoquer tous ses créanciers à huitaine, et préparer son arrière-boutique pour les recevoir, de sorte qu'en y entrant ils le trouvassent couché dans sa bière entre quatre cierges, bien et dûment trépassé.

 

L'effet d'une pareille mise en scène était sûr ; aussi François ne songea-t-il plus qu'à se procurer l'étoffe de l'habit indispensable à son rôle de défunt.

Il ne lui restait pas une seule planche, et aucun marchand n'eût voulu lui en confier. Il se rappela heureusement un batardeau qu'il avait autrefois dressé, sur ordre de la commune, à l'une des arches du grand pont. Ce travail était depuis longtemps détruit et les basses eaux venaient d'en découvrir quelques restes.

François, profitant de la nuit, les arracha aux sables et à la vase de la rivière et les transporta secrètement dans sa cave, où il se mit à l'ouvrage.

 

L'idée d'échapper enfin aux persécutions de ses créanciers, jointe à l'espoir de finir sa tragédie comme les maîtres de l'art, avait enlevé à la résolution de François toute amertume.

 

Toute incertitude cessait d'ailleurs pour lui. Débarrassé de ce ténébreux compagnon qu'on nomme l'avenir, il n'avait plus qu'à s'égayer avec le présent.

Son budget de l'année ne devant désormais défrayer que huit jours, il se mit à faire quatre repas, à boire du meilleur vin et à chanter couplets joyeux aux jeunes filles qui passaient. En même temps, ses créanciers reçurent l'assignation qui les appelait à se présenter au jour indiqué avec leurs titres et cédules.

Ce fut un grand émerveillement dans tout le quartier !

Qu'était-il arrivé au jeune menuisier ?

 

Lorsqu'on l'interrogeait, il se contentait de répondre d'un air à double entente que, devant huit jours, les gens qui l'avaient tourmenté de leurs poursuites en seraient bien penauds et marris !

 

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

Enfin, comme on se perdait en conjectures, l'aubergiste voisin se souvint, tout à coup, qu'il avait vu François rentrer plusieurs nuits de suite portant des fardeaux qu'il semblait cacher. Il ajouta que depuis la veille le menuisier travaillait dans sa cave ; et se rappelant ses soliloques magiques, il conclut que le diable lui avait fait trouver un trésor.

 

Cette explication aussitôt adoptée par les plus fortes têtes du voisinage se répandit de proche en proche avec les embellissements d'usage. On parla d'abord de neuf poissons d'argent déterrés dans les eaux de la rivière, puis d'un filet de perles trouvé sous le pont ; enfin il fut constaté qu'il avait découvert dans les sables et la vase la barque d'or de Jules César, et qu'il l'avait transportée chez lui par morceaux.

 

Les créanciers comprirent alors l'assignation. Chacun regretta d'avoir poussé à bout un homme que sa richesse allait rendre puissant, et qui pourrait leur garder rancune !

L'un après l'autre, ils vinrent pour l'apaiser, en déclarant que tout leur avoir était à son bon plaisir, et qu'ils lui sauraient gré de les mettre à l'épreuve.

 

François devina bien vite la cause de ce changement et, comme la joyeuse vie des jours précédents lui avait fait reprendre du goût aux choses du monde, il se décida à reculer son dénouement.

 

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

La croyance au trésor découvert avait changé les dispositions de toutes ses connaissances. On lui faisait des offres de service, on se disait son ami.

Les élus de la commune se rappelèrent qu'aucun ouvrier n'avait autant de probité ni d'adresse et les plus riches maîtres de la corporation s'associèrent à ses entreprises.

Au bout de quelques années, il se trouva en mesure d'acheter la maison dont il n'avait pu payer le loyer.

 

Instruit par l'expérience, il ne chercha jamais à détromper ceux qui, parce qu'ils le supposaient riche, l'avaient réellement enrichi. Loin de là !

Afin de faire mieux croire au trésor caché, il fermait sa cave d'une porte ferrée que forgèrent les plus habiles serruriers de la région, et ce fut alors que la « Rue des Lacs d'Amours » prit le nom de rue de « L'huis-de-fer ».

 

Il n'avoua la vérité que peu avant sa mort au religieux appelé pour recevoir sa confession.

 

On fit alors ouvrir le réduit où l'on trouva le cercueil de bois de chêne, seul trésor que le menuisier eût jamais possédé, et qu'il emporta avec lui dans la terre.

 

 

Croquis à l'encre Yves de Saint Jean

 

« Trois grandes forces dominent le monde : la stupidité, la peur, la cupidité. »

Albert Einstein

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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