UN AMOUR D'ALOSE

Publié le 1 Juin 2020

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

* RACONTERIES *

 

 

Il y a quelques années, avec la publication du livre « Pays Sages de Loire », j'avais eu l'idée d'enregistrer un CD. Je l'avais intitulé « Contes et Raconteries ».

Nicole Bockem, conteuse professionnelle, Claude Ribouillault, auteur, compositeur, interprète, musicien, avaient accepté de me rejoindre sur ce projet.

Nous avions pu le réaliser grâce à la complicité de mon ami Alain Caretero, alors directeur des programmes de France Bleu et de son équipe technique qui avaient mis gracieusement à notre disposition leur studio d'enregistrement.

Ce fut un moment joyeux, enrichissant et formateur dont je garde un bon souvenir.

 

 

Dans ce billet, le conte que je vous propose raconte, à sa manière, la remontée de la mer vers nos fleuves et rivières celles que Pierre Bellon appelait « Pucelles » pour les petites aloses à la différence de la grande alose qu'il nommait « finte » ou « feincte ». Il ajoute ce détail significatif : « il y a certains endroicts en France ou les pucelles sont nommées feinctes ». Cette « Pucelle » figure aussi dans le Quart Livre de Rabelais.

La légende dit que l'alose était le mets préféré de Jeanne d'Arc et la remontée de ce poisson aux reflets d'argent qui a lieu au printemps coïncide avec les fêtes de Jeanne la Pucelle.

 

 

 

Alose aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

 

* UN AMOUR D'ALOSE * 

 

 

C'était un beau gars, Yvon le pêcheur, il faisait chavirer le cœur des filles, sauf celui de la fille de Yowen le Riche dont il s'était entiché. Souvent, il se rendait au village pour la croiser ou quêter son regard. En revenant, il longeait la côte rocheuse. Si la belle l'avait ignoré, il avait l'humeur chagrine, alors il s'asseyait sur un rocher, regardait la mer et laissait le vent chasser ses idées noires.

C'est un de ces soirs là qu'il a entendu ces chants étranges, des chants légers, des chants de femmes.

 

Il s'est laissé bercer un moment puis il est reparti le cœur apaisé.

Il les a entendues, de nouveau, la nuit de la saint Jean en revenant du bal, plus morose que jamais. Puis il les a vues sur le rivage le temps d'un souffle car dans la mer, elles ont plongé. L'une d'elles cependant s'est lovée au creux d'un rocher. Curieuse et amusée, elle l'a dévisagé, découvrant avec bonheur ce qu'était un homme. Yvon ne la voyait pas, mais sentait sa présence et son trouble était grand.

 

C'est à partir de ce jour là qu'un poisson argenté s'est mis à sauter tout près du bateau. Des poissons de cette espèce au large de cette côte il y en avait des milliers, mais il lui semblait que chaque jour c'était le même qui venait le retrouver. Comme l'amour n'a pas de mémoire, Yvon a repris le chemin du village afin d'y voir sa belle.

En longeant la côte rocheuse le vent lui a apporté un parfum singulier qui s'est insinué jusqu'au fond de son cœur. Puis le chant s'est élevé, si tendre qu' Yvon en a été bouleversé. En contrebas, à l'abri de son regard, elle chantait, le cœur battant et de tout son être, elle l'aimait.

Dans un éclair, il a pensé à sa grand-mère qui lui disait : « garde toujours sur toi un brin d'origan pour déjouer les filles de la mer ». Il n'avait point d'origan. A cette pensée il sourit et il fit demi-tour sans se rendre au village.

 

 

Pêcherie aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

Chaque jour le poisson argenté l'accompagnait de vague en vague.

Le temps s'est écoulé...jusqu'à ce fameux soir.

Il gravissait le chemin, son filet sur l'épaule. D'abord il a perçu le chant, tout près de lui, le chant puis le parfum. Elle était là sur le rocher. La lune brillait sur sa blonde chevelure qui descendait plus bas que ses hanches. Elle lui a tendu sa main délicate, il l'a prise dans la sienne et doucement l'a attirée vers lui. Elle lui a parlé, sa voix n'était qu'un murmure.

« Emmène-moi, nous serons heureux, à condition de ne pas se soucier de ce qui peut te paraître étrange en moi. »

 

Il a promis. Son cœur débordait d'amour : oubliée la fille de Yowen le Riche. Ils se sont mariés.

Les pêches de Yvon sont devenues fructueuses. Jamais il n'a revu le poisson argenté, mais peu lui importait, il était tellement heureux, tellement épris et tellement aimé.

Leur bonheur faisait des envieux.

 

C'est la faute des autres s'il s'est mis à douter, un jour qu'ils parlaient du solide appétit de leur femme. Il a soudain réalisé que la sienne ne mangeait jamais en sa présence. Si vive qu'elle était à le servir, à babiller, à virevolter devant son assiette...Ni soupe, ni poisson, ni galette. Ils lui ont même demandé si pour le reste, au moins, elle en avait de l'appétit. Il n'a pas répondu à leurs rires gras mais soucieux, il s'est mis à la surveiller.

Il l'a surprise à amasser quelques restes dans une écuelle, jour après jour jusqu'au samedi. Elle était pâle ce samedi là, comme chaque samedi.

Alors il a menti. Il a dit qu'il allait pêcher puis, il est revenu pour l'épier.

 

Elle a pris l'écuelle et dans leur chambre s'est enfermée. L’œil collé au trou de la serrure, Yvon l'a vu se dévêtir, entièrement. Son corps était superbe, sans trace des années. Ce corps qu'il connaissait dans les moindres détails pour l'avoir si souvent contemplé mais jamais possédé. C'est que l'incroyable force de son amour comblait en lui toute forme de désir.

Puis elle a commencé à manger non pas avec sa bouche, mais en enfouissant sa nourriture dans un horrible trou qui venait de s'ouvrir au milieu de son dos.

Il a poussé un grand cri et forcé la porte. Il n'a eu que le temps de la voir disparaître par la fenêtre ouverte aussi légère que si elle avait eu des ailes. Il y eut un énorme ressac, une plainte douloureuse puis plus rien.

Yvon ne l'a jamais revu.

 

 

 

 

Son chagrin était immense. Ses jours et ses nuits, il les passait sur son rocher à scruter les flots. Puis il est parti. Il a abandonné son métier de pêcheur. Il a marché en remontant le grand fleuve et de fleuve en rivière sans doute est-il arrivé le cœur brisé dans un de ces villages des Vaux-du-Loir.

Travailler, manger, dormir, c'était là toute sa vie. Jamais ses pas ne l'emmenaient au bord de la rivière. Pourtant elle était là, poisson argenté, petite pucelle, jolie alose, qui a force de persévérance et de courage, était parvenue à rejoindre son bien aimé.

Oh ! Elle ne sautait plus, non, la tête hors de l'eau. Elle regardait sa maison, de toute la force de ses yeux, et de ses yeux coulaient des milliers de larmes, mais les larmes d'un poisson, dans l'eau, on ne les voit pas.

Le long périple de cette alose a fini par intriguer celles de son espèce. Elles l'ont suivie, de fleuve en rivière, jusqu'au terme de son voyage.

L'endroit les a charmées, à tel point qu'elles décidèrent qu'il deviendrait le berceau de leurs amours et de leurs pontes.

Amour, amour tu es bien souvent à l'origine de choses mystérieuses.

 

Merci à Nicole Bockem

 

 

Rêveries - matin calme aquarelle Yves de Saint Jean
Pêche au bord du Loir - aquarelle Yves de Saint jean
Grande alose

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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