EMILE ET LE MARTEAU D'OR - Episode 3

Publié le 9 Juillet 2020

 

Trop pris par son labeur quotidien et l'avenir de sa ferme, Émile n'avait pas toujours trouvé les instants nécessaires à ses réflexions et ses recherches.

Avec le temps libre laissé par sa retraite, il pouvait désormais consacrer chaque minute de sa vie à tenter de percer de nouveaux secrets, interroger les pierres, les arbres, les plantes, les oiseaux...

On pouvait l'écouter pendant des heures, son imagination, sa soif de connaissances, d'explications de mystères, de mots, de légendes était intarissable.

Quelques jours plus tôt, il était allé se recueillir au « château des fées » à Saint-Antoine-du-Rocher.

On disait que cet énorme mégalithe, le plus important de la région des Vaux-du-Loir, avait été bâti par trois créatures féminines. La légende précisait que si quelqu'un s'avisait de déplacer les pierres, celles-ci reprenaient leur place en une nuit car la tradition voulait que les trois fées avaient élu domicile à l'intérieur de cet antique sanctuaire.

 

"Le château des fées" Saint-Antoine-du-Rocher

 

Sans doute satisfait du degré de réchauffement des humeurs de l'assemblée, Émile poursuivit.

 

Dans tous les Vaux-du-Loir, les fées habitent les dolmens et les grottes.

Elles dansent autour des menhirs, peuplent les forêts, hantent les fontaines et les bords des rivières.

« Fades », « Dames », ou « Demoiselles » sont des fées d'humeur douce et bienfaisante mais il convient de se méfier des « Martes » sauvages et malfaisantes qui peuvent mettre le feu aux meules de paille et de foin.

Certaines dansent encore par nuits de clair de lune autour du menhir près des ruines de Vaujours ou du dolmen de la « Haute-Pierre » à Chenu ou de celui d'Amenon.

 

 

Certaines fées puissantes et bonnes accomplissaient leurs œuvres la nuit à la lueur pâle de la lune. Elles maçonnaient les arches et les coupoles. Les pierres venaient d'elles-mêmes. Les chênes et châtaigniers géants étaient débités dans les bois environnants par les esprits des bois qui montaient sur les corbelets* et corniches aux ordres de ces maîtresses fées.

 

Elles se servaient d'un marteau magique, tout en or, pour terminer leurs ouvrages, consolider les toitures, décorer les autels, mettre aux baies les vitraux colorés, orner les chapiteaux de délicieuses sculptures qui font le renom des styles romans et gothiques français.

Ce marteau par un charme magique et une force occulte allait et venait, brillant de tous ses feux sous les rayons lunaires.

Il volait au-dessus des bois et des fermes endormies.

S'inspirant des histoires saintes, il martelait les gargouilles, sculptait bas-reliefs, feuilles d'acanthe, griffons, licornes et dragons, figeait dans la pierre blanche de tuffeau les visages éclairés des saints campagnards.

 

Eglise de Chenu vraisemblablement dans les années 1900

 

Or, une nuit où ces fées avaient beaucoup œuvré et dansé au-dessus des églises de La Bruère, Saint-Germain et Saint-Aubin, pour fêter l'achèvement des travaux, l'une d'elles lança le marteau d'un bras fatigué.

Après avoir décrit plusieurs volutes dans la nuit, au lieu d'être repris par une autre fée sur l'église de Chenu, il tomba, tout net, dans la source claire du Chef-de-Ville au milieu d'une épaisse bouillée de saules ébouriffés et rabougris.

La fée qui l'avait lancé suivait dans la nuit la lueur du marteau d'or. Prenant conscience de l'échec de son geste, elle devint blême de terreur.

Au même instant, un paysan qui devait « courir le Loup-Garou » se trouvait assis sur le faîte du chœur de l'église. Il poussa un énorme ricanement qui fit trembler les pierres de l'édifice.

Alors la fée eut une pensée maléfique et le coureur de « Loup-Garou » fut immédiatement transformé en gargouille et gigantesque arc-boutant donnant à cette église une allure particulière et unique.

 

On pouvait encore le voir il y a quelques années.

Puis, un jour, de nouvelles « fées méchantes » habillées de costumes sombres, portant cartables de dossiers décidèrent, emplies de leurs certitudes scientifiques la démolition de cet étonnant arc-boutant, détruisant par leur acte inconsidéré l'originalité de cette église placée sous le patronage de Saint-Martin-de-Tours et Saint-Louis.

Émile précisa qu'il avait entendu dire que ces fées avaient manifesté, bien tard, quelques regrets.

 

L'arc boutant aujourd'hui disparu
Place de l'église et l'arc boutant
L'église de Chenu vue de la rue Saint Jean et le cimetière

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article