LE VIEUX CHENE

Publié le 3 Novembre 2020

 

 

 

 

Des branches. Des feuilles.

Des pétioles. Des folioles.

Un monde ramifié qui bouge, bruit et bondit.

Un royaume de verdures, de vertiges et de vents.

Un labyrinthe de souffles et de murmures.

Un arbre en somme.

Jacques Lacarrière. - Le Pays sous l'écorce, Seuil *.

 

 

Plusieurs fois par semaine, souvent de bon matin, je chausse mes « croquenots » pour une marche le long des chemins communaux des Vaux-du-Loir. Ils portent souvent des noms charmants de lieux-dits, réminiscence d'un passé légendaire.

A la fois nécessité physique et moment choisi de découverte solitaire au rythme lent de mes pas. Il permet de renouer avec le bonheur des sens que nous avons tendance à oublier face aux menaces et multiplicité des écrans qui nous entourent. Les plaisirs les plus simples sont alors accessibles : pierres, fleurs, chants des oiseaux, souffle du vent dans les branches, nuages, ciel, forme et vie des arbres...

 

Au bord de l'un de ces chemins est un grand et vieux chêne, frère de celui sous lequel Saint Louis rendait la justice. Témoin vénérable du passé, plus ou moins sorcier et guérisseur, il a servi avec la même indifférence des générations d'hommes et d'animaux.

Il a vu passer des troupes de cavaliers, de soldats, des bouviers, des laboureurs, des vignerons qui se décoiffaient frappés de respect par la majesté et la grandeur de ce doyen des doyens, colosse végétal bienfaisant, serein, lutteur tenace et puissant.

Il semblait ignorer le grouillement à ses pieds où se jouait son destin, ronciers grincheux, orties cuisantes, lapins apeurés, sangliers solitaires et grognons. Au dessus de sa chevelure impassible bourdonnait la multitude compacte des abeilles ivres de labeur, voletaient des mésanges nerveuses et espiègles et de graves corbeaux annonciateurs de malheur.

 

 

 

 

Il m'a été raconté qu'un jour, un ou plusieurs malandrins eurent la bonne idée de se débarrasser de leurs sacs et bidons d'engrais, pesticides et autres armes de destruction massive et de les entasser au pied du vénérable ancêtre. Personne n'a rien dit. Je n'étais pas encore là.

Le grand chêne a alors crié sa souffrance sans que quiconque puisse l'entendre. De tous côtés il a lancé ses racines en quête de nourriture saine et d'eau pure. Il a résisté tant qu'il a pu.

Puis un jour, un hurluberlu sans doute de la même équipe, par paresse ou ignorance jetait quelques litres d'essence et une allumette mettant le feu à cet amas toxique.

Pendant plusieurs jours, les vapeurs nocives empoisonnèrent le sol et le feuillage, brûlèrent la vieille écorce du vénérable ancêtre. Comment aurait-il pu résister ?

 

 

 

 

Chaque jour où je passe près de lui, je le vois dépérir inéluctablement. A chaque fois, je m'arrête et pose ma main sur son corps torturé. De grosses branches ont perdu leur feuillage. L'une d'elle est tombée il y a quelques temps manquant d'écraser la voiture du facteur qui passait juste au moment de sa chute.

Son écorce qui part en lambeaux ne le protège plus et des armées d'insectes xylophages creusent des galeries dans son bois découvert.

Par bêtise, pauvreté d'esprit, incivilité, le grand chêne, témoin séculaire, se meurt.

 

 

 

 

Cette triste histoire me rappelle, à l'époque où j'étais en activité d'édition, une rencontre avec Alain Baraton, le jardinier en chef du grand parc de Versailles et du domaine de Marly. J'avais eu l'occasion, à plusieurs reprises sur des salons où nous étions invités, de longuement discuté avec ce grand bavard comme il aime à le dire de lui-même mais homme passionné et passionnant.

 

« Il y a dans notre société de nombreuses raisons de s'indigner, disait-il. Ce qui révolte Alain Baraton, qui aime passionnément les arbres, ce sont les multiples outrages que les hommes font subir à ces végétaux exceptionnels.

Dans un petit ouvrage « La Haine de l'arbre* » qu'il a eu la gentillesse de me dédicacer, il plaide avec véhémence et l'humour qu'on lui connaît, pour qu'enfin les arbres soient respectés et protégés. Pour qu'enfin on les considère non pas comme des morceaux de bois inertes, mais comme des êtres vivants dont le rôle est primordial pour la beauté et la préservation de notre environnement, pour notre santé et pour notre équilibre. »

 

[…] Jadis

les arbres

étaient des gens comme nous

 

Mais plus solides

plus heureux

plus amoureux peut-être

plus sages

 

C'est tout.

 

Jacques Prévert*

 

 

 

* Alain Baraton - La Haine de l'Arbre - Actes Sud 2013

* Jacques Prévert, Georges Ribemont Dessaignes, - Arbres - Gallimard 1976

* Jacques Lacarrière - Le Pays sous l'écorce - Seuil 1980

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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F
Joli texte, qui donne envie d'emprunter les mêmes chemins... Merci pour ce regard. Il y a un mois, je me promenais en Provence au milieu de champs d'Oliviers centenaires...
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A
Alain BARATON a raison! nous devons nous rebeller quand nous voyons écrit : "dans ce coin de forêt, on ne rencontrait aucun" être vivant"!!!!!!
Qui a le plus de valeur:? l'homme ou l'animal qui s'enfuit au moindre danger ou l'arbre qui condamné à l'immobilité, sait faire front devant toutes les attaques????
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Y
Bien à vous
merci pour votre commentaire
M
Ahhh ! J'ai cru que vous m'aviez doublé. Je commence à mijoter un alinéa sur le chêne, arbre gascon par excellence. Mais non, il s'agit d'un appel de détresse. Nous combattons dans le même camp. J'ai mes malades aussi. Et mes champions. Prenez tous les ans une poignée de glands à semer dans un pot. Et replantez au bout de trois ans au milieu des ronces protectrices. A Lyautey qui lançait une campagne de plantation (eut-être étaient-ce alors des eucalyptus ou des cèdres de l'Atlas). on disait "mais mon Général, c'est long à pousser un arbre!". Il répondait : raison de plus pour se dépêcher. Merci pour ce beau texte et ce rappel de Prévert.
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