EMILE, UNE VIE DE PAYSAN

Publié le 10 Janvier 2021

 

 

J'ai enfin retrouvé une vue normale, c'est donc d'un bon pied mais surtout d'un bon œil et chaussé de superbes et belles lunettes que je reprends mes blogueuses dissertations.

Ces quelques semaines d'arrêt forcé ne m'ont pas empêché de cogiter de nouvelles histoires.

Je vous ferai partager quelques histoires de mon ami Émile. Nous partirons aussi à la découverte de personnages étonnants issus des Vaux-du-Loir mais oubliés de l'histoire. Nous visiterons des villages, des fermes, des chapelles, des églises ...

Avec les beaux jours qui ne tarderont plus longtemps nous repartirons explorer les secrets des champs, des bois, de notre cher potager et de leurs habitants. Nous parlerons du chant des oiseaux ou des poules, des bruits du vent...

Que sais-je encore ?

 

J'espère surtout que vous vous portez, bien toutes et tous pour aborder cette nouvelle année. Souhaitons-nous qu'elle soit la moins mauvaise possible ??

 

Je suis ravi de ces retrouvailles et je vous laisse en compagnie de mon ami Émile.

 

A bientôt !

 

 

Yves

 

 

 

 

 

 

* EMILE, UNE VIE DE PAYSAN *

 

 

« C’est une agriculture, si on veut mais c’est plus des paysans, c’est autre chose, un autre temps mais c’est plus des paysans », ainsi s’exprimait Émile, paysan toute sa vie.

 

J’ai déjà eu l’occasion de vous parler d’Émile dans plusieurs articles. Personnage atypique à la voix enveloppante et au regard qui vous transperce. Je l’avais rencontré une première fois il y a quelques années. A l’époque, on m’avait dit qu’il était encore un des rares à labourer ses champs avec des chevaux. C’était vrai. Il l’a fait toute sa vie.

 

Puis nous nous sommes revus car Émile connaissait des histoires. En conteur fabuleux, il avait le don de parler de sa terre, de son pays et de ses légendes, des aventures ou mésaventures, tristes, gaies ou banales de celles et ceux qu'il côtoyait.

Émile avait aussi le don, celui de guérison. Il faisait partie de ces « hommes qui ont la main chaude ». Il avait la science des plantes, celles que l’on cueille à la rosée du matin de la Saint Jean et qui soulagent de mille maux quotidiens. Il avait aussi celui de trouver l’eau. Le don est chose sacrée qui ne se divulgue point. C’est une connaissance, un dépôt précieux qu’à son tour, le moment venu le maître choisit de transmettre à celle ou celui identifié comme capable. C’est ainsi qu’un jour, le voyant divaguer avec sa baguette de coudrier, il m’avait confié celle-ci en disant : « vas-y, toi aussi tu sais faire ». C'est ainsi que ça se passe.

Depuis je sais où passe l’eau.

 

 

 

 

Il aimait parler de sa ferme, anfractuosité moussue et secrète, loin des tumultes citadins. C’était son petit arpent du bon dieu avec ses pommiers centenaires, ses champs, son jardin, sa basse-cour, ses prés, son étang. Quatre générations s’y étaient succédé. Toute sa vie était là.

Émile aimait d’amour toutes ses bêtes, sa minette et sa chienne Maraude qui le suivaient partout. Il caressait une fois par jour ses vaches, leur flattait le pis pour qu’elles se préparent à la traite. Ses chevaux, un percheron et un breton étaient ses seigneurs. Il admirait leur puissance, leur endurance et même leur connivence dans le travail.

 

« Avec les animaux, disait-il, la terre reste souple. Même quand il pleut on peut aller travailler, alors qu’avec le tracteur il faut parfois attendre plusieurs jours

« Je n’ai jamais voulu faire comme les autres, poursuivait-il en remplissant nos verres. En 55 les gens sont partis et les tracteurs sont arrivés. A l’époque, on vendait deux chevaux et on avait un tracteur et des vaches.»

« L’argument des vendeurs c’était de te dire que tu avais deux bouches en moins à nourrir et la possibilité de vendre plus de lait parce que ça marchait bien. Beaucoup ont préféré investir dans le tracteur et laissé l’ouvrier partir pour travailler en usine. Les campagnes se sont vidées. On a mis les gens dans des cages en ciment. C’est pas plus compliqué que ça. »

 

 

Le modernisme, Émile le regardait avec un œil détaché.

« Avant le paysan était un jardinier de la nature, aujourd'hui c'est un industriel de l'agriculture », disait-il en fixant son verre.  

« Sa terre, il la regarde à travers son ordinateur ou son téléphone portable. Elle ne se repose plus. Lui non plus d'ailleurs. Même s'il reste dépendant des saisons et du climat, il ne vit plus à son rythme mais à celui imposé par les exigences de la rentabilité ponctuées par les échéances de crédit, les investissements, les appels de la banque, les aléas des cours des marchés.

Son tracteur à l'origine d'une vie moins difficile a marqué la fin des rythmes coutumiers. Il l'a contraint à rentabiliser son temps en l'obligeant même à travailler la nuit à la lumière de ses phares. »

 

« Moi, poursuivait-il, j'ai arrêté le chrono il y a bien des années. C'est pas d'hier. Le modernisme, je le laisse aux autres. Ça n'apporte que des contraintes, des emmerdements, de la pollution, de la chimie, des obligations, des contrôles. Tu ne peux même plus faire monter un gamin dans une échelle sans avoir l'administration sur le dos. Nous, à 12-13 ans, après l'école, on devait donner un coup de main aux parents. On nous demandait de nous rendre utile. Maintenant… ???»

 

« Tu vois me disait-il, à l'époque on avait l'impression d'être en dehors de tout. On n'était pas très riche, on gagnait notre vie mais pas de dettes. On était libre. La liberté avant toutes choses, aujourd'hui, partout elle est mise en péril. »

« Les jeunes, je les aime bien mais je ne les comprends pas, sans doute comme ils ne me comprennent pas. »

 

« J'ai passé une vie heureuse. Chez moi on peut venir chercher des œufs, du lait ou des poulets. La porte est toujours ouverte. Quand je peux, je soulage des gens. Il y a deux jours j'ai pris un brochet de 8 livres et une anguille d'un mètre dans mon étang. C'est ma vie, ma richesse et ça n'a pas de prix.»

« J'ai fait comme je pensais. Un peu « brebis galeuse » parfois mais je suis le plus heureux du monde parce que j'ai fait comme j'ai voulu. Je n'ai jamais suivi le troupeau et je ne le suivrais pas, jusqu'au bout. C'est comme ça. »

 

Respirer, marcher, cueillir, labourer, moissonner, jardiner, se nourrir, protéger ses fleurs, ses cultures, sa vigne, observer, surveiller l'arrivée des hirondelles, ses fiancées des beaux jours, chasser, pêcher...Fidèle à sa philosophie de vie, Émile a tenu parole, sans clameur ni trompette.

 

Peu de temps avant qu'il ne parte pour son grand voyage, il m'avait livré une des ses petites phrases : « La vie n’est pas une course, il faut laisser ça au Tour de France. »

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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J
Merci! Content de te retrouver!
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