EMILE RACONTE -3 - MARIE PICASSE

Publié le 8 Février 2021

 

 

LE MARIAGE RATE DE MARIE PICASSE

 

Le mariage n'est pas une mince affaire, car bien plus que l'union de deux individus, c'est une tractation collective, une alliance entre famille.

L'attirance mutuelle n'est pas chose suffisante. L'acte sacré concerne deux clans et toute la société dans laquelle vivent les deux futurs mariés est touchée par leurs arrangements. La dévolution des terres est chose bien trop sérieuse pour dépendre exclusivement des sentiments. Mariages des terres d'abord, d'amour ensuite, amours des terres enfin.

A cette époque, dans la tradition rurale, on se mariait d'ordinaire au « pied de chez soi ». Se marier au loin n'avait pas de sens car à quoi bon unir des terres trop éloignées. Les moyens de locomotions étaient limités et puis se « déplacer » trop loin était souvent considéré comme vie dissolue.

 

Les familles organisaient les accordailles. On y parlait du lieu et des jours des noces, du partage des dépenses, des meubles, de la dot et du rendez-vous chez le notaire pour la signature du contrat.

Le lieu d'habitation de la mariée déterminait le plus souvent le lieu des festivités. On y aménagerait une grange et tout le reste devait être réglé sous le signe de l'équilibre : produits apportés à parts égales, mélange des familles, choix des vins, des menus et des musiciens pour danser.

 

Les invitations étaient envoyées plusieurs mois à l'avance afin que chaque invité dispose du temps nécessaire pour se préparer.

 

 

 

 

C'est ainsi que la maîtresse Marie Picassé et son mari Germain de la ferme de Tournelune reçurent par courrier postal le carton d'invitation pour le mariage de leur filleule avec un petit mot signé de la main de cette dernière.

Ce fut un tel chamboulement dans la vie de Marie qu'à compter de ce jour elle ne pensa plus qu'à sa toilette qu'elle voulait originale, étonnante, rutilante. Elle voulait épater toute la société.

Germain n'était pas d'accord.

« Tes tenues du dimanche iront parfaitement, ce n'est pas le mariage du roi d'Espagne tout de même », lui répétait-il.

Marie ne voulait rien entendre.

 

Chaque fin de semaine, elle attelait la carriole et à la ville, elle volait de boutique en boutique pour faire ses choix, ses essayages ne trouvant rien d'assez beau, ni d'assez cher.

 

« Je veux ce qu'il y a de plus rutilant, de plus clinquant, disait-elle, en entrant dans chaque magasin. C'est pour aller à la noce de ma filleule. Je suis Marie Picassé de Tournelune. J'ai été primée au dernier comice dans la catégorie des oies et mon bonhomme a eu le premier prix dans la section des verrats. »

 

Pour la robe, son choix s'arrêta curieusement sur une basquine en popeline laine et soie, couleur souris clair sur laquelle elle fit broder un grand galon doré.

 

A la bijouterie, elle déboursa deux mille francs pour une paire de diamants montés sur des boucles d'oreilles que le bijoutier eut toutes les peines du monde à lui accrocher. Marie avait eu les oreilles percées plusieurs fois, de telle sorte que les lobes ayant perdu toute finesse avaient pris une allure de crête de coq.

 

Le cordonnier n'ayant pas d'escarpins à sa pointure lui trouva une paire de 44 « Richelieu » vernis pour homme pour la modique somme de 170 francs et une paire de chausses en soie rose pour 60 francs.

 

Chez la modiste, elle recommença son discours, répétant à l'envolée que ce n'était pas une question de prix mais qu'elle voulait le mieux et de la dernière mode.

Sa préférence s'arrêta sur un grand chapeau en mélusine de soie avec trois plumes d'autruche couleur pensée et un paradis.

 

« Pour compléter, précisa la modiste, je vais vous poser un cabochon luisant devant et un motif par derrière et comme vous n'avez plus beaucoup de cheveux pour le tenir, pour faire chic, je vais vous mettre une paire de brides en beau taffetas tilleul N°12.

Avec ça vous serez remarqué, je vous le garantis.

Ça fait 350 francs ! »

 

 

 

Enfin le grand jour arriva.

 

Dès cinq heures du matin, Marie se promenait en combinaison dans la maison car la noce était à Mansigné. Ils devaient partir de bonne heure dans la carriole des dimanches.

Quand la toilette fut terminée, qu'elle était bien habillée, ils mangèrent la soupe.

 

C'est à ce moment que le jeune apprenti, Lucien, entra avec fracas dans la cuisine, tout essoufflé et affolé.

« Notre maître dit-il, venez vite à l'écurie, je ne sais pas ce qui arrive à la jument, elle est couchée, elle tousse, elle se roule, elle ne veut ni se lever, ni manger. »

« Cours me chercher le maréchal qui est aussi vétérinaire à ses heures ! », hurla Germain.

 

En effet, la jument semblait au plus mal. Germain réussit à la relever pendant que Marie tirait sur le licol. Ils arrivèrent à la sortir de l'écurie. Elle fit quelques pas puis d'un seul coup la pauvre bête fatiguée s'écroula de tout son poids dans la boue de la cour près du tas de fumier éclaboussant Marie de la tête aux pieds, la robe en popeline, les beaux souliers vernis et les chausses en soie rose.

Pour compléter et comble de malheur, pendant ce temps dans la chambre, la chatte avait trouvé le confort du grand chapeau posé sur le lit pour donner naissance à six mignons chatons braillards.

En quelques minutes, des mois de préparation s'étaient transformés en un lamentable désastre !

 

Voilà pourquoi maîtresse Marie Picassé de la ferme de Tournelune ne voulant pas de sa tenue des dimanches ne put aller à la noce de sa filleule pour faire admirer ses dépenses.

 

« La simplicité, c'est l'harmonie parfaite entre le beau, l'utile et le juste. »

Franck Lloyd Wright

 

 

Quant à la pauvre jument, le maréchal lui administra une potion de sa fabrication et quelques jours plus tard, elle était de nouveau sur pied.

 

 

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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Commenter cet article
M
J'ai de suite imaginé le spectacle!
Hilarant!! Et ouf la bonne jument s'en tire bien et vive la vie pour les chatons mignons. J'en viendrai presque à plaindre le mari qui a dû rater un beau jour de fête (pourtant bien mérité szns doute).
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Y
C'est lui qui avait raison cette fois
bonne journée
M
Toujours aussi réjouie lorsque je vous lis ! Merci !
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Y
merci ravi que mes élucubrations vous plaisent
Amicalement
Yves