EMILE RACONTE - 4 - LE JOUR DE L'ASSEMBLEE

Publié le 13 Février 2021

 

 

 

« La naïveté de l'homme est une mine d'or inépuisable. C'est pour ça que tant d'escrocs l'exploitent. » Hotaru Kitakami

 

 

Après la Toussaint, le début novembre marque la fin des grands travaux des champs, des labours, battages et pâturages en plein air. Les blés d'hiver ont été ensemencés, orge, avoine, betterave, maïs attendront le printemps.

Les premières gelées sont arrivées, les arbres perdent leurs feuilles. Les jours sont plus courts, l'hiver frappe à la porte. C'est aussi la période propice au règlement des échéances de fermage, au déménagement des fermiers et métayers et aux journaliers qui proposent leurs services pour les mois à venir.

 

 

 

 

Curieusement, aux alentours de la mi-novembre s'installe pour quelques jours une période climatique radoucie que l'on appelle l'été de la Saint-Martin.

Émile adorait cette période. 

 

C'est à cette époque que chaque année, depuis des décennies, avait lieu sur la place et dans les rues du village « l'Assemblée » qui portait le nom du grand thaumaturge.

Organisée comme une petite foire, on y venait de loin à pied, en vélo ou en carriole, en « sociétés » c'est à dire par groupe de dix ou douze.

 

Le matin, se déroulait un petit marché aux bestiaux et un peu partout, occupant le moindre espace, s'étaient installés les boutiques de forains, manèges de chevaux de bois, marchands de quatre saisons, jeux de chamboule-tout ou de casse-pots, confiseries ambulantes regorgeant de sucre d'orge et de berlingots. Une chaumière peinte en jaune et rouge, réservée pour le bal, occupait une bonne partie de la place.

 

Tous les petits commerces, bistrots et cafés en tête étaient sur le pied de guerre. C'était l'effervescence derrière les bars et en cuisine. On pouvait boire et manger : pot au feu, tête de veau, poulets rôtis, fromages.

On y jouait au trut, jeu par excellence des marchands de bestiaux et crieurs de vente. Jeu d'audace et de culot dans lequel entre une part importante de hasard et de spéculation. Tous les coups y sont permis, provocations, intimidations théâtrales, ironies, moqueries, allusions sur la vie privée et silences méprisants. Il faut être fin, rusé, calculateur dans ce jeu où il convient de deviner les cartes des autres joueurs.

 

Parmi tous les stands qui animaient les différents quartiers du village, il y en avait un dont l'attention était marquée autant par la crainte que par la curiosité, celui de la « Somnambule ».

Elle était installée derrière l'église dans une sorte de baraque en toile de couleur bleu indigo. Un petit écriteau signalait que la consultation était gratuite.

Quand Monique, Gérard et André, poussés par la curiosité soulevèrent l'épais rideau d'entrée, ils pénétrèrent subitement dans un monde étrange.

 

 

 

 

La « Somnambule » était une grande femme, maigre, habillée d'une longue robe rouge. Ses cheveux gominés étaient tenus par un large bandeau sur lequel était accroché un voile de soie noire qui lui cachait les yeux. De ses oreilles tombaient le larges boucles dorées.

Elle était assise dans un grand fauteuil devant une petite table sur laquelle étaient alignées des cartes longues et sales. Le tremblement des flammes des bougies fichées dans deux chandeliers posés de chaque côté de la table faisait vibrer les ombres sur les parois du petit chapiteau donnant encore plus de mystère à l'endroit.

Un homme, debout derrière elle, lui frictionnait doucement les tempes. S'adressant d'une voix forte aux trois amis, il leur dit :

 

« Asseyez-vous, ne craignez rien et ne croyez pas mes bons amis que madame dort, non, non, non... De ses yeux morts elle voyage partout, elle voit tout, elle sait tout sur votre vie, elle entend tout, où vous allez, ce que vous avez dans vos poches, d'ailleurs vous allez en juger par vous-même. »

 

« Vous mademoiselle, s'adressant à Monique, vous avez bien un amoureux qui est peut-être soldat ? »

 

« Ma fois oui, répondit Monique timidement, il est au régiment dans les îles lointaines. »

 

« Et bien la voyante va vous le dire. »

 

En effet, d'une voix profonde et grave, tout en promenant ses longs doigts sur les cartes, elle dit :

 

« La jolie créature qui est devant moi a un promis dans l'armée, je le vois ! Il est dans une île lointaine qui a plus de terre que d'eau car heureusement pour lui la grande reine Iranavalo qui règne sur les lieux avale toute l'eau et le protège ! Aussi ne désespérez pas, il va revenir et vous vous marierez et vous aurez une ribambelle de mioches !»

Monique en fut toute rouge de confusion. La voyante continua.

« Je vois encore dans cette honorable compagnie un grand beau jeune homme coiffé d'un chapeau en peau de lapin, un parapluie bleu à la main et un porte monnaie bien garni. »

 

Chacun se regarda et André comprit immédiatement qu'elle parlait de lui.

 

« Ma foi oui, dit-il, j'ai touché 50 francs de mes brebis que j'ai vendues à la foire ce matin. »

 

« Le porte monnaie de ce jeune homme est dans sa pochette, il contient une belle somme qui va servir à mes expériences et comme autrefois Jésus multiplia les pains et les poissons, moi je vais lui multiplier ses francs à tel point que ce théâtre en sera cousu. »

Joignant le geste à la parole, la voyante se leva prestement, saisit André qui, pris de frayeur, lui donna sa bourse.

De nouveau assise devant sa table elle étala les pièces et se mit à jouer avec. Elle les lançait, les faisait rouler sur la table, les mettait dans ses manches et les poches de son homme, dans sa bouche puis les recrachait à tel point qu'à un moment donné André crut que son magot diminuait au lieu de grossir. En effet les pièces disparurent comme par magie.

André poussa un cri et voulut se lever mais l'homme s'interposa.

« Ne craignez rien beau jeune homme, dit-elle, tout ceci est le signe d'une belle fortune à venir, la qualité va remplacer la quantité. Ce ne seront plus des pièces d'or ou d'argent mais un beau billet bleu de 100 francs. »

Elle l'extirpa de la même pochette où avait disparu les pièces et le tendit à André qui ne sut quoi dire.

« Quelle journée, me voilà plus riche que ce matin ! » pensa-t-il. Il était heureux.

 

 

 

 

Dans la semaine qui suivit « l'Assemblée », André se rendit à la Caisse d’Épargne pour changer sa petite fortune en pièces sonnantes et trébuchantes. A la vue du morceau de papier, le guichetier appela son directeur.

 

« Cher monsieur, commença-t-il d'un air courroucé, ce billet est un faux et une très mauvaise imitation, je vais être obligé d'appeler les gendarmes et vous faire arrêter. »

 

André comprit vite la supercherie dont il avait été victime et s'en voulut de sa naïveté et de sa cupidité.

Il raconta son histoire aux gendarmes et jura qu'à tout jamais il ne consulterait plus une « Somnambule ».

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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S
J'aime beaucoup toutes ces histoires, merci
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M
Excellent ! Merci !
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M
Excellent ! Merci !
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